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Sous béton
Karoline Georges
Gallimard, Folio SF, n° 602, science-fiction, 209 pages, mars 2018, 7,25€

Un enfant, appartement 804, étage 5969. Un univers de béton. Des frères et sœurs subitement mis sous film plastique et jetés aux ordures. Un cauchemar ? Le récit d’un fou ? Une série d’hallucinations ? Ou bien encore la réalité d’un futur au-delà du sinistre, d’une anticipation plus noire que la plus noire des utopies ?



« J’avais donc conclu que nous étions tous orphelins d’un monde qui s’était dissous en énigme à travers la succession de nos naissances silencieuses sous béton.  »

L’Édifice, le Béton Total, une série d’appartements minuscules, réduits à l’essentiel, sans fin, au-dessus, au-dessous, partout, sans doute, même si, lorsqu’on propose aux habitants, en groupes parfaitement encadrés, de visiter les couloirs voisins, la plupart défaillent et préfèrent rester près de chez eux. Les parents disposent chacun d’une pièce minuscule dans laquelle ils travaillent, délivrent des autorisations, des codes, des messages. L’enfant dispose d’un recoin où il se soumet chaque jour à un processus, un rituel éducatif. Des aliments ? Une bouillie énergétique rosâtre. Des boissons ? Pour le père, un abrutissant qui en fait un alcoolique violent.

« De toutes les manières, à bien écouter ce qui se jouait sous les propos du père et de la mère, tout pointait vers l’effroyable.  »

Pourquoi en est-on là ? Parce que, supposent les parents, on a tout essayé. Parce qu’il n’y a pas d’autre solution. Parce qu’il n’y a pas vraiment de dehors. Parce qu’au dehors, tout contre le béton, il n’y a rien. Rien d’autre que les exclus, qui n’ont d’autre choix que de s’exterminer aussitôt sortis, aussitôt jetés dehors, en scènes sanglantes, démoniaques, d’une horreur difficilement soutenable, que montrent les écrans. La peur est là. Tout, plutôt que de se retrouver exclu. Exécuter les tâches en fonction de ce que l’on est. Asepsie. Les malades, des familles entières, sous film plastique, aux ordures. No future. Pas d’avenir, mais pas d’ailleurs non plus.

« Une idée à la fois, un point de vue, un angle d’un objet isolé dans l’étroitesse du regard.  »

Une véritable fissure venait d’apparaître, à la surface de mon regard”, explique l’enfant. Fissure dans le regard, fissure dans l’esprit, fissure dans le béton. Là commencent les choses, là commence peut-être, véritablement le monde. Voilà pourquoi l’enfant pose des questions. Puis, lorsqu’il comprend que cela ne sert à rien, mais, sans rien dire, continue à s’en poser. Peut-être est-ce pour cela qu’il sent croître en lui un autre lui-même, le « semblable ». Le semblable, le remplaçant, un compagnon secret, un alter ego, un double mental, une originalité de la pensée qui croît en lui, l’éveille, le remplace, le prépare à la métamorphose peut-être, vers un autre, effectivement, qui résultera d’une transformation lente et secrète. Inéluctable, on en est sûr, parce que l’enfant date sa narration en fonction de sa propre disparition. Avant, après. Une transformation à la Kafka, pense le lecteur. Ce sera pire.

« Il suffisait d’ouvrir l’œil davantage pour déplacer les cloisons du regard. Pour dilater le poste d’observation. Avec mes yeux d’avant l’emmuration, tout était limité, à définir, à circonscrire, à cataloguer. Alors que, désormais, j’embrassais l’ensemble. »

Devenir un autre alors qu’il n’y a rien d’autre, c’est devenir soi-même béton. Devenir composante de l’édifice. S’identifier au Béton Total. Pas d’autre avenir, rien d’autre au monde que le Béton. On croit changer, on continue à faire partie du système, abominablement. Et l’on découvre des vérités abominables, indicibles. Des mensonges au-delà de ce que l’on pouvait imaginer. Un cauchemar mille fois porté à sa propre puissance.

« Tôt ou tard, la souffrance l’emporterait sur l’ensemble des possibles. »

On l’aura compris : dans le futur mis en scène par Karoline Georges, l’espoir est devenu une denrée inutile. Avec son univers carcéral, répétitif, claustrophobique, spéculaire, « Sous béton  » apparaît comme un conte glaçant, noir, terminal. Ce roman est servi par une prose concise, limitée à l’essentiel, par une froideur souvent clinique, avec ici et là un vocabulaire atypique (griseur, aseptisation, impenser) que l’on pourra attribuer à son origine québécoise ou à l’évolution lexicale d’un futur proche.

Paginé à deux cents pages, « Sous béton  » en fait en réalité beaucoup moins. Moins, parce que ses chapitres, au premier regard, apparaissent lâchés, aérés, avec beaucoup d’espace, comme pour compenser le sentiment d’oppression croissante. Fausse impression d’espace : on ne respire pas beaucoup dans « Sous béton  », où la topographie et les contrées mentales apparaissent passablement contraints. Mais « Sous béton  » se lit vite, très vite. Gageons que les enseignants auront en le lisant l’idée de mettre ce récit à leur programme, car c’est le genre d’ouvrage dont même les dyslexiques et les élèves ayant du mal à se concentrer pourront sans peine venir à bout. Et aussi parce que sa concision n’est que feinte, parce que chacun de ces brefs chapitres est un tableau cauchemaresque à la Jérôme Bosch, en moins coloré, en moins artistique peut-être, mais en tout aussi percutant. Et parce que « Sous béton  » a la valeur éducative, la valeur d’éveil de toutes les utopies.

« Le chaos était homogénéisé. L’horreur venait de basculer ailleurs. »

On verra dans « Sous béton » ce que l’on souhaitera y voir. Les tyrannies qui règnent par la peur. Les systèmes politiques qui en assurant les besoins essentiels et en répondant aux rêves de sécurité enferment et réduisent. Les états et les religions qui ne vous promettent, si vous vous éloignez, que l’horreur, que l’enfer – mais qui, en secret, l’organisent pour vous, et vous persuadent que c’est ce que vous pouvez obtenir de mieux. L’assentiment et la soumission des individus qui, presque en silence, courbent la tête, acquiescent, propagent, nourrissent des systèmes, des sociétés, des idéologies qui ne font rien d’autre que les anéantir.

Roman circulaire, clos, sans issue, lui aussi autophage et autorégénérant, « Sous béton » est à inscrire au registre des utopies noires, très noires, dans la grande tradition du genre. Un ouvrage qui refuse le verbeux, qui se garde bien d’en faire trop, et qui, dégraissé, réduit à l’essentiel, atteint une concision percutante. Un roman qui a la froideur d’un constat posé dans l’esprit du lecteur, massif et imputrescible comme un bloc de béton. Et qui, sans doute, ne s’effacera pas de la mémoire aussitôt après avoir été lu.


Titre : Sous béton
Auteur : Karoline Georges
Couverture : Aurélien Police
Éditeur : Folio (édition originale : Alto, 2011)
Collection : Folio SF
Site Internet : page roman
Numéro :602
Pages : 209
Format (en cm) : 11x18
Dépôt légal : mars 2018
ISBN : 9782072714931
Prix : 7,25 €



Hilaire Alrune
25 avril 2018


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