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Joie de vivre (La)
Thomas Bartherote
Le Serpent à plumes, roman, 176 pages, mai 2018, 17€

Il est certains livres qu’il est difficile d’oublier. « La Mezzanine », du grand Nicholson Baker, fait partie de ceux-là. Dans un très court laps de temps – celui du passage d’un étage à un autre à l’aide d’un escalier roulant – le narrateur observe, se souvient, fait feu de tout bois avec un ton, un sens de l’observation et une pertinence intellectuelle mémorables. Avec Thomas Bartherote, même principe de la parenthèse temporelle – un individu se lève et s’en va chercher une baguette de pain – mais avec une différence notable : son narrateur a les idées beaucoup moins claires. Le voyage n’en sera que plus étrange, mais pas pour autant dénué de saveur.



« Face à face avec la comptabilité du vide. Je bascule. Je commence à puer la demi-mesure. Le temps prend feu, je le consume.  »

Un monologue, rien qu’un monologue, c’est parti pour cent cinquante pages. Notre homme ne semble pas très clair. Il y a dans son cerveau avide de détails comme un appétit larvé de massacre, de génocide. Mais cette once de cerveau reptilien bientôt s’efface. Le narrateur, qui a paru sardonique, n’est pas dangereux, il est perdu. “ Ici, le réel est fastidieux ”, déplore-t-il. Fastidieux car le naturalisme n’est pas loin. Car la chair est proche. Douche, ablutions. On comprendra rapidement que l’esprit est indissociable des viscères. Que l’âme colle à la tripe. Que le moindre geste grince, étire, coûte. Pourtant, la joie de vivre, la beauté du monde ne sont peut-être pas si loin.

« Mon combat de peintre doit se construire sur un terrain métamorphique. »

Sensation de cheminer inexorablement dans une gangue visqueuse avec la grâce d’un pachyderme au réveil ” : cet individu qui se lamente ne se résout pas au monde terne, froid, parfois glauque, un brin confus qui est le sien. Dans sa conscience fluctuante, il aspire à autre chose. Il rêve de clarté, de peinture, de poésie, de langage. Il rêve simplement de mieux, et ceci même lorsqu’il referme la porte derrière lui, un geste banal que le cerveau, la littérature, le réel peut-être pourraient magnifier “ Accomplir la banalité avec génie. Fermer ma porte dans un feu d’artifice, sous un déluge de fleurs et de flammes, avec en fond les mouvements d’un orchestre à cordes et les paroles dithyrambiques d’un commentateur à deux doigts de la rupture d’anévrysme.

« Je refuse de créer des souvenirs mous, des zigzags. Langue. Fondation. Assurer le point de départ. (…) C’est de là que se revendiquent les rêves dressés qui empêchent de détourner les yeux. C’est à partir de là que l’on peut se retourner et donner des majuscules.  »

On le comprend rapidement : « La Joie de vivre », c’est un rêve élégiaque, le rêve fou d’un individu qui voudrait “ Pour un fois au moins vivre dans l’illusion du sensible, de l’éternel, traverser la surface. Saisir les angles de la lumière. Se décaler tout en devenant avec l’ensemble.” Un individu qui à l’évidence n’est pas taillé pour un tel destin, qui n’est pas simplement capable d’atteindre la norme. Un individu tantôt schizophrène, tantôt hypersyntone, toujours sensible, mais incapable d’appréhender les autres ou le réel à leur juste mesure, à la manière de ceux qui l’entourent. Un individu qui n’est pas en phase et qui le sait : “Désaccordé. Il me faut pourtant atteindre, prendre part pleinement à l’association, à l’appel, à l’ensemble du divers, à ce jeu avec les autres personnages.” Un individu qui, à chaque instant, exacte antithèse des dépressifs se complaisant dans leur état, le cultivant, l’entretenant, se bat. Difficile de ne pas penser au mathématicien John Nash qui durant des décennies a hanté les couloirs de Princeton, fantôme vivant, mutique, luttant contre sa schizophrénie, avant de prendre le dessus sur sa maladie et de revenir au plus haut niveau.

« Les idées claquent aux portes de mon esprit. Je voudrais prononcer un mot sublime. »

À l’image de l’esprit du narrateur, la prose de Thomas Bartherote s’envole, retombe, rampe, se redresse, titube, “Stérile, je suis un mélange nombriliste sans saveur. Mes envolées s’écroulent”, gémit le narrateur. À la perfection, l’auteur rend compte de cette lucidité et de ce désespoir. Dépouillé, dégraissé, haché de phrases courtes, le style, reflet de la conscience du personnage, fulgure ici et là de quelques belles images. La pensée erre, divague, le lexique également, épousant le clivage du schizophrène, tantôt se déconnectant du réel et tantôt l’épousant de trop près, jusqu’à l’emploi de néologismes réflexifs (je me chiasme, je me sursaute, je me difforme) qui rendent compte des sursauts neurochimiques de l’encéphale, des bouffées mêlées d’endorphines et de regrets. Monologue tantôt halluciné et tantôt retombant en vrille au niveau du dallage, « La Joie de vivre » pourrait être résumée par un des constats compacts, tragiques, bouleversants du narrateur. “Impression de participer à l’illusion d’une épopée”, conclut-il. C’est exactement ça.

« Celui qui écoute, après la note finale, après l’ultime mis en scène, les bras croisés. Ses mots morts empestent sa langue. Sa tête grince. La mienne aussi. »

Je ne fais rien. Je me réduis. Je m’enfonce dans l’absence. Il faut que je persiste.” Vaste et courageux programme pour un individu qui se raccroche où il peut et comme il peut, pour un esprit dont le chaos interne apparaît comme le reflet kaléidoscopique du chaos du réel. Un individu qui s’étend avec mille détails sur ses déséquilibres de bipède dont il ne comprend peut-être pas qu’ils traduisent le vacillement perpétuel du monde. “ Mots liquéfiés, infondés, inutiles”, se murmure-t-il. Peut-être. Mais au moins les emploie-t-il à bon escient.

Le lecteur ne pourra que s’inquiéter pour le destin de ce curieux personnage en découvrant que ses aventures se termineront précisément et symboliquement au chapitre treize. Un personnage qui, en harmonie avec son graal instantané, sa petite baguette qui, sous l’averse, s’est “gonflée d’eau comme un noyé”, se découvre à lui aussi “ la mollesse d’un corps de noyé.” Trouvera-t-il l’énergie d’un ultime sursaut, pourra-t-il regagner la rive et revenir sain et sauf au réel ?

Odyssée du néant, voyage à travers une étrange brume mentale, exploration d’un crépuscule cérébral, « La Joie de vivre » est une aventure littéraire, une oscillation perpétuelle sur les lignes de crête imaginaires qui séparent le banal, la psychiatrie, le réel et le fantastique. À travers ce récit d’une lutte obstinée contre l’inertie et contre la torpeur, Thomas Bartherote démontre, si besoin était, qu’il ne faut jamais lâcher prise et que le cerveau, quel que soit son état, restera toujours quelque chose d’unique, d’imprévisible, de singulier, de magique : une formidable, une fabuleuse, une merveilleuse machine à faire de la littérature.

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Titre : La Joie de vivre
Auteur : Thomas Bartherote
Éditeur : Le Serpent à plumes
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 176
Format (en cm) : 15 x 21
Dépôt légal : mai 2018
ISBN : 9791035610241
Prix : 17€


Le Serpent à plumes sur la Yozone :

- Le Retour du serpent à plumes


Hilaire Alrune
1er mai 2018






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