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Cité exsangue (La)
Mathieu Gaborit
Mnémos, fantasy, 243 pages, mars 2018, 18 €


« La folie douce logée dans les détours débridés de nos murs avait disparu. En lieu et place des montjoies crasseuses érigées en autels païens sous un porche ou de façades enduites par des tracés de conjuration, je trouvais d’imposants cadrans solaires encastrés dans des surfaces rénovées.  »

Dans « Abyme », le roman le plus personnel et sans doute le plus mémorable de Mathieu Gaborit, nous avions découvert la Cité des Ombres, une cité folle, baroque, foisonnante, un fantastique espace de liberté pour l’imagination et la fiction, un lieu de toutes les splendeurs, de tous les excès. « La Cité exsangue » est donc l’histoire d’un retour, celui de Maspalio, personnage principal du roman d’origine, qui, après avoir refusé une charge qui lui était offerte, après s’être retiré plus loin encore que les ombres des années durant, s’est décidé à revenir dans une cité avec laquelle il avait jugé bon de prendre ses distances. Une cité qui en apparence a bien changé, qui ne lui est plus ouverte, qui même lui est devenue dangereuse, alors qu’il y était par le passé comme un poisson dans l’eau, comme un prince des voleurs.

« J’avais tant aimé ce quartier. Ses percées mystérieuses, ses enfilades flanquées d’échoppes étroites où le marché noir tenait lieu d’institution, sa faune bigarrée et dispersée d’une encoignure à l’autre qui fomentait d’improbables complots, ce labyrinthe sans soleil où macéraient des secrets aboutis. »

Le temps s’est écoulé, inexorable, et a beaucoup emporté. La fantasie s’estompe, les démons sont traqués, chassés, reniés. Une lame de fond imprévisible est en train de métamorphoser la cité entière. Cyre, l’ancien amour de Maspalio, vient d’être assassinée. Sa fille est traquée, Maspalio également. Les enfants de cet orphelinat qui était tant pour Cyre et Maspalio eux aussi se sont enfuis. Un ordre brutal règne sur la ville. Pour survivre, de mésaventure en mésaventure, d’emprisonnement en évasion, de fuite en complot, il faut se réfugier dans les recoins, les traboules, les canaux, la mangrove. Il faut reconvoquer d’anciens lieux, d’anciens démons, raviver des magies anciennes – des sortilèges dangereux.

« L’espace d’un instant, je me revis à son âge épouser la rue abymoise et ses obscurités, cette sensation inégalée de fendre les ombres de la ville comme un fantôme. »

Cette vague de fond, c’est la Cure. Un mouvement sociétal, ou tout du moins du pouvoir en place, qui a décrété qu’il ferait tout pour “que les rues ne soient pas livrées aux démons de la Romance.” Tout est dit. La Cure, c’est l’Acier versus la Romance. L’aseptisé versus l’humain. L’hygiène versus l’imagination. Le conventionnel, le policé versus tout le reste. L’ordre d’un côté, la fiction de l’autre. Fini le foisonnement, finie la surcharge, terminés le baroque, les monstres, la singularité, la magie. Si les nuances ne sont pas oubliées, si l’un des personnages admet que la Flamboyance, la vision artistique, si elle est belle, si elle est folklorique, ne masque pas la misère, dans les faits, les choses se durcissent, et il faut choisir son camp.

« Tu as prouvé ta fidélité au chaos et aux valeurs portées par les Gros. Ils ont fondé Abyme, personne ne doit l’oublier. Ils ont toujours représenté un contre-pouvoir de la démesure. Ils ont incarné… l’insensé.  »

Le chaos, l’insensé, la démesure : profession de foi de la Cité des Ombres, de la démarche littéraire, peut-être de Mathieu Gaborit lui-même. Fort heureusement Maspalio, tout comme Mathieu Gaborit, a de le ressource. Maspalio, qualifié à juste titre par un des protagonistes d’homme de marges, de bordure, ne lâchera rien. Ni la mémoire de sa maîtresse, ni la fille de cette dernière, ni les enfants de l’orphelinat, ni ce que la ville représente pour lui.

Le combat n’est pas perdu. Maspalio et Mathieu Gaborit ferraillent. Le premier avec son énergie, sa gouaille, son ironie, sa rage, son astuce. Le second avec sa plume, avec son sens du foisonnement, de l’invention, de l’image, du détail. Une petite déception tout de même, dont le lecteur de genre est coutumier : « La Cité exsangue » n’est que le premier tome des « Nouveaux mystères d’Abyme  » et se termine par conséquent de manière abrupte. Qu’importe : en attendant la suite, les convertis retrouveront avec enthousiasme Abyme, sa richesse, sa profusion, ses délires. Des quartiers, des bâtiments connus, d’autre non. Des personnages fous, amers, vieillis, joyeux, féroces, revanchards, des démons consommés, d’autres embryonnaires, des invocations inattendues. Cerise sur le gâteau, les éditions Mnémos ont réalisé un très beau volume au format intermédiaire, presque carré, avec rabats à salamandres-salanistres de Julien Delval et magnifique couverture de Daniel Balage.

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Titre : La Cité exsangue
Série : Les nouveaux mystères d’Abyme, tome I
Auteur : Mathieu Gaborit
Couverture : Daniel Balage – Fauns
Rabats : Salanistres de Julien Delval
Éditeur : Mnémos
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 243
Format (en cm) : 15 x 21
Dépôt légal : mars 2018
ISBN : 9782354086367
Prix : 18 €



Mathieu Gaborit sur la Yozone :

- « Abyme »
- « Confessions d’un automate mangeur d’opium »
- « Les Chroniques des Féals »


Hilaire Alrune
17 avril 2018


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