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Part des Ombres (La), tome 2/2
Gabriel Katz
Scrineo, roman (France), fantasy, 318 pages, avril 2018, 20€

Le premier tome s’était achevé sur un suspense insoutenable et l’on aura attendu 18 mois cette seconde Part des Ombres.
Tous les espoirs étaient permis, mais le danger était omniprésent : la princesse Miljena est de retour au palais. Mais contrairement aux craintes des rebelles, elle ne les dénonce pas aux Traceurs. En fine politicienne, elle profite de cette occasion pour s’emparer du pouvoir et évincer le gouverneur Ag Slegeth tout en muselant Inoran, son dangereux fils. Un jeu risqué où le moindre faux pas peut lui coûter plus que sa tête. Olen, cantonné au rôle de messager, ne peut s’empêcher de craindre pour la vie de la souveraine, de tout son cœur d’artichaut.
Desmeon est en passe de réussir sa mission : il a enfin attiré l’attention dans l’arène, et obtient d’aller se battre chez les Traceurs. Là-haut, le choc culturel est rude, et le gladiateur se prend à comprendre, à défaut d’apprécier, le peuple guerrier. Du moins certains côtés. Leur cuisine, par exemple, faudra pas y compter.
Kaelyn désespère. La poisse s’abat sur le camp rebelle. Une fuite en catastrophe, un révélation malvenue sur Fantôme, son autorité remise en cause par le veule Vlajad... Mais elle tient le coup, et quelques opérations d’éclat ravivent la flamme. La rumeur enfle, la rébellion dépasse leur mouvement, tout semble possible...
Le meilleur comme le pire.



Les 270 pages de cette seconde moitié de « La Part des Ombres » se dévorent avec une gourmandise impatiente. Sans la magnifique couverture d’Aurélien Police, très prometteuse quant à la durée d’un certain mariage royal, on se permettrait de râler sur ce découpage en 2 tomes, car la coupure temporelle entre les deux histoires est proche de zéro, et on aurait sans aucun doute englouti un pavé de 600 pages sans sourciller. Mais il faut admettre que ces deux volumes sont magnifiques et très confortables à manier.
Signalons qu’en raison du dépôt de bilan de leur imprimeur, ce tome est le dernier fabriqué par France Quercy. Personnellement je ne lui ai pas trouver la même texture que les précédents, mais cela n’enlève rien à la beauté du produit.

Revenons à l’histoire. Attention, révélations ! Si vous avez déjà été conquis par le premier tome, merci de lâcher votre écran et de vous ruer en librairie.
Sinon, sachez que vous êtes difficile, et vous pouvez continuer à lire.

Le précédent volume était celui de la construction, de l’espoir, celui-ci s’ouvre sur des frayeurs comme Gabriel Katz aime à en provoquer chez ses lecteurs. Mais non, tout se passe selon le plan, voire mieux. On se prend à y croire. Et puis les nuages arrivent. Desmeon s’attendrirait-il face au peuple de la Trace ? Ouf, non. Le mal est plus insidieux, il a pour noms mensonge et trahison. L’identité de Fantôme vole en éclats ! Superbe retournement, le rebelle mutilé n’est pas celui qu’il prétend, et il faut toute la persuasion de Kaelyn pour maintenir la cohésion. Mais la mauvaise graine est plantée, et de la même manière que les rebelles auront bénéficié de configurations favorables, de concours de circonstances savamment orchestrés et minutés, la chance va tourner. Borya, le cruel chef de la milice de Goranie, près à tout pour gravir les échelons du pouvoir -et quel que soit son maître- - trouve un traître. Et là, tout peut s’effondrer pour les rebelles, avec ce même minutage implacable qui les a servis quelques chapitres auparavant.
Et, on ne va pas se mentir, ils vont tous y passer. Ou presque.

À la lecture de cette défaite annoncée - car on la devine inéluctable à mesure que les rebelles engrangent les succès : pensez-vous vraiment que Gabriel Katz raconte des histoires qui finissent bien ? On est d’accord... - je n’ai pas pu m’empêcher de penser à l’excellent « Parleur ou les chroniques d’un rêve enclavé » du regretté Ayerdhal. Et on lit ce second tome de « La Part des Ombres » avec le même sentiment : c’est un rêve, un espoir magnifique, porté par des gens qui y croient, d’autres non, certains qui se prennent à rêver en cours de route, et qui tous entrainent le lecteur avec eux. On sait que cela va mal finir. Cela ne peut que mal finir. Mais c’est comme tout dans la vie, on y croit le temps que cela dure.

Gabriel Katz peut compter sur la grande humanité de ses personnages pour nous bercer d’illusions. Desmeon, sous son apparente décontraction, son ironie mordante et sa misanthropie surjouée, ne peut empêcher quelques bouffées de ses vieux démons de s’échapper. Le Danseur, machine à tuer, s’humanise le temps de brèves crises, avant que le déclic se fasse enfin, que le deuil passe. Qu’il retrouve goût à vivre autrement qu’en se battant.
Kaelyn et Miljena ont toujours à se battre, en tant que femmes. Le patriarcat est profondément enraciné dans la fantasy, et la Goranie n’y fait pas exception. Leurs armes diffèrent, les dangers aussi. La maîtresse de guerre doit affronter le second de la rébellion, prouver encore et encore sa capacité à maintenir les rebelles en vie quand l’autre n’a qu’à se targuer de ses origines et de son engagement précoce. Pour Miljena, l’épée de Damoclès est plus terrifiante : même si elle négocie avec le gouverneur pour interdire sa chambre à son futur époux, l’impulsivité d’Inoran (vous savez, celle qui est un peu à l’origine de tout ce m..., cf tome 1, chapitre 1) la conduit à mettre deux gardes devant sa porte. Le viol a été, est, et hélas probablement sera, toujours la pire arme de soumission des hommes sur les femmes. On ne peut que trembler aux côtés d’Olen, faute de pouvoir tuer le prince et déclencher une guerre perdue d’avance. La couverture, me direz-vous ? Vous verrez bien...

Deux cultures s’affrontent. On voit les occupants Traceurs, le gouverneur en tête, se faire au confort du mode de vie goranien. Au grand déplaisir des purs comme Akhen Mekhnet qui demeurent fidèles au code de la Trace. L’incursion de Desmeon dans leur ville-forteresse de montagne est l’occasion de comprendre la rudesse et la rigueur de ce peuple tout entier tourné vers la guerre et la conquête. Les deux sociétés sont opposées en tout, sauf peut-être en leur refus des étrangers, leur mépris des Tchis, leur assurance d’être supérieure (même si la défaite a rabattu les ambitions goranes). Mais les deux ont leurs défauts, qui ont causé ou causeront leur perte. À condition de savoir où enfoncer les coins. Chez les Traceurs, la faille c’est leur code d’honneur très rigide. Et les coins s’appellent Desmeon et Miljena.

Tout s’écroule donc, et Gabriel Katz nous offre un finale à la dramaturgie consommée, à la hauteur de nos frissons et de nos espérances. Aussi, comme les Traceurs (qui n’applaudissent pas), nous mettrons notre poing fermé sur notre cœur pour saluer son talent de conteur, la fluidité de sa plume, son style qui nous met au plus près des personnages, loin d’une fantasy empesée dans ses propres décors. Gabriel Katz porte haut les couleurs du genre tel qu’il est aujourd’hui, débarrassé de ses clichés, toujours plus humain, toujours plus critique envers les sociétés humaines, inégalitaires, violentes, injustes. Mais la violence et l’injustice sont souvent à double tranchant, c’est la leçon de « La Part des Ombres ».


Titre : La Part des ombres
Série : La part des ombres, tome 2/2
Auteur : Gabriel Katz
Couverture : Aurélien Police
Éditeur : Scrineo
Collection : Fantasy
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 274
Format (en cm) :
Dépôt légal : avril 2018
ISBN : 9782367404950
Prix : 20 €



Nicolas Soffray
23 avril 2018


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