YOZONE
Le cyberespace de l'imaginaire




Crécerelle (La)
Patrick Moran
Mnémos, roman (France), fantasy horrifique, 297 pages, février 2018, 19€

Dans les royaumes et les cités-états de ce monde, le nom de la Crécerelle est synonyme de mort. Sorcière, tueuse... Mais le narrateur nous prévient, derrière cette légende noire, nous allons découvrir que la Crécerelle a un jour sauvé la Perle, cette planète, d’une entité de l’Outre-monde. Cette même entité qui la possède, lui donne ses pouvoirs en échange de toujours plus de morts et de sang.
Au-delà de la légende, il y a souvent une réalité plus prosaïque, parfois teintée de métaphysique...



Universitaire spécialiste en littérature médiévale, Patrick Moran livre avec « La Crécerelle » un premier roman hors normes à l’écriture ciselée. La richesse du vocabulaire, des concepts - notamment ceux qui régissent l’étrange magie de son héroïne - contrastent avec l’aridité de son univers, la Perle, désert piqueté de taches grouillantes d’humanité. C’est du moins notre impression, mais nous voyons ce monde par le prisme de la Crécerelle, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle n’aime pas son prochain.
Tueuse apparemment impitoyable, elle n’hésite pas à tuer quatre mercenaires pour s’emparer de leur butin, sésame indispensable qui lui ouvrira les portes de la bibliothèque du Publicain de Shaz-Narim. Elle daigne nous expliquer comment fonctionne son monde, et sa magie. Elle manipule la réalité, ou les réalités, et peut tout aussi bien faire exploser ses adversaires que chercher une réalité alternative où les choses vont dans son sens. Mais tout cela a bien sûr un prix, que l’Oeil, une entité de l’Outre-monde, lui fait payer en sang.

Refusant la facilité - se suicider - pour se débarrasser de son fardeau, la Crécerelle arpente donc ce monde étrange à la recherche d’une échappatoire, changeant de lieu lorsque ses meurtres se font trop voyants, ou lorsque ses protecteurs et commanditaires cessent de la couvrir.

Accompagnée de Mémoire, la bibliothécaire de Shaz-Narim, la Crécerelle fuit après un nouvel échec fort coûteux. Avec une piste, celle des migrateurs, des illuminés d’une sous-culture quasi disparue, capables d’aller dans l’outre-monde. Elle va encore monnayer ses talents contre des informations, et causer d’irrémédiables dommages pour parvenir à ses fins.

Il faut la présence de Mémoire pour doter la Crécerelle d’un soupçon d’empathie. La jeune femme est son garde-fou contre des excès de misanthropie. Contre un jusqu’au-boutisme aveugle.
Le long voyage est l’occasion pour les deux femmes de s’apprivoiser, à coups de piques, de déteindre l’une sur l’autre. Les connaissances de Mémoire, son humanité - quoi que cela veuille dire - contrebalanceront sa détermination clinique et parfois ses hésitations, lorsqu’il lui vient quelques remords.

A l’aridité de son monde, Patrick Moran oppose une richesse humaine, son texte fourmillant de détails sur telle ou telle société, dominante ou disparue, dont on ne verra parfois rien, ou de brefs fragments. Il crée un véritable monde, dense et complexe, dont son héroïne est instruite mais qu’elle prend garde d’éviter. Les personnages sont peu nombreux mais la galerie des figures de pouvoir vaut le détour : Le Publicain, potentat trop sûr de lui, Piskop, l’infirme détenteur du destin de son peuple... Mais le plus beau, ce sont les villes, étranges, captivantes et terrifiantes, souvent impossibles, comme Shaz-Narim, construite au bord d’un gouffre qui semble changer de place, et des faubourgs labyrinthiques où il faut accepter de se perdre pour trouver son chemin. Zommar et la gigantesque statue de son premier dirigeant, Zommar aux catacombes si profondes que sa fondation ne doit peut-être rien aux hommes... Tous les décors plantés par Patrick Moran sont envoûtants, mais instillent un sentiment de malaise qui colle parfaitement à la réalité fluctuante de la Perle.

La Crécerelle n’est pas la seule à manipuler la magie, on le découvrira en même temps que son passé et l’origine de son nom et de son fardeau. Cette magie, qui vise à change l’état d’une chose ou sa réalité, vient de l’Outre-monde, cet espace hors de la Perle, qui l’enveloppe, lui assure son intégrité, où d’autres forces, d’autres dimensions existent... Je ne m’essaierai pas à simplifier des concepts que l’héroïne nous enseigne lentement, et dont la complexité, de fond comme de forme, pourront rebuter dès les cinquante premières pages le lecteur qui s’attendait à de la fantasy classique. Non, là, on lorgne vers le fantastique horrifique, un autre côté du miroir qu’on regrette d’avoir entraperçu, des cauchemars lovecraftiens aux formes tentaculaires et aux couleurs criardes, le tout mélangé à des principes affleurant la physique quantique. Une fois ce décor planté, la suite redevient plus classique, plus préhensible, et on goûtera la qualité littéraire sans se faire davantage de nœuds au cortex.
L’auteur se concentre sur les affres de ses deux personnages, compagnes d’infortune, sur leur évolution psychologique. Mémoire, qu’on croyait effacée, s’avérera très forte et déterminée, et ses raisons de s’attacher à la Crécerelle seront diverses et évolueront, tout comme évoluera l’attitude de cette dernière tandis que les choses s’éclaircissent. On appréciera le sadisme de l’auteur, qui punit son héroïne de ses défauts en la faisant la propre cause de sa perte, mais il lui laisse une minuscule porte de sortie, un coup de dés sans retour qui nous fera frissonner de bonheur.

« La Crécerelle » est une histoire cruelle de bout en bout, une peinture sans concession d’un univers où les forts l’emportent toujours, et où vous n’êtes jamais le plus fort. Où une femme, investie d’un pouvoir terrifiant, lutte pour ne pas provoquer l’anéantissement du monde, quand bien même elle n’aime pas son prochain. Ou en tout cas, pas grand monde. Résistance des faibles dans un monde de conquérants, des femmes dans des sociétés d’hommes, le roman laisse entrevoir, dans l’odyssée désespérée de la Crécerelle, l’espoir au bout d’une lutte sans fin, d’un refus de ployer, dans la résignation à faire mine d’accepter pour mieux contourner, ou s’en donner l’illusion.
C’est une grande aventure, violente, terrifiante. C’est un voyage au-delà de notre acception bridée de ce qu’est la réalité, loin de notre train-train rassurant. C’est une plongée dans le psychisme d’une femme qui tient plus que tout à sa vie, prête à presque tout pour redevenir normale, ou qui du moins le croit, et qui abandonne lentement sa solitude et sa misanthropie pour regagner son humanité.

Un excellent roman, comme Mnémos nous en livre régulièrement, dans un magnifique écrin.


Titre : La Crécerelle
Auteur : Patrick Moran
Couverture : Qistina Khalidah / Atelier Octobre Rouge
Éditeur : Mnémos
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 297
Format (en cm) :
Dépôt légal : février 2018
ISBN : 9782354086138
Prix : 19 €



Nicolas Soffray
11 avril 2018






JPEG - 60.1 ko



WebAnalytics