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Boys Band Killeuses
Goldy Moldavsky
La Martinière, Fiction J, roman (USA), thriller, 324 pages, mars 2018, 16,50€

Quatre copines sont ultra-fan des Ruperts, un boys band anglais formé de quatre garçons appelés... Rupert. Il y a Rupert K, Rupert X, Rupert et Rupert P, ce dernier étant considéré comme le plus naze, car il ne sait pas chanter ni même jouer d’un instrument. Quand le groupe doit passer à New York pour enregistrer une émission pour Thanksgiving, les filles s’organisent et parviennent à louer une chambre dans leur hôtel. Peut-être pourront-elles les approcher plus près que jamais, sans barrière entre elles et eux...
Les choses dérapent lorsque Pomme ramène Rupert P, assommé, dans leur chambre. Et qu’elles le ligotent avec des collants fluo. Et que la situation leur échappe complètement...
Parce que se retrouver avec un otage célèbre mort, et une de ses amies forcément coupable, on est d’accord, ça craint.



Goldy Moldavsky nous brosse un portrait au vitriol (mais on ne peut plus vrai) de la mécanique commerciale des boys band et des ravages provoqués par ces groupes de garçons adulées par les adolescentes (et parfois pas que, c’est dire le mal).
Les Ruperts sont une belle brochette : le groupe est formé à l’issue d’un télécrochet anglais, quand un producteur a l’idée de monter un truc avec 4 garçons qui n’ont que deux choses en commun : avoir eu du succès à l’antenne et porter l’un des prénoms les plus répandus du pays. Sinon, ils sont aussi différents qu’irrécupérables, affligés de tares que leurs fans, les Strepur (Ruperts à l’envers), hissent au firmament des charmants handicaps qu’ils doivent surmonter. L’un ne sait pas lire l’heure, et parmi les produits dérivés à son nom figure une montre qui dit l’heure, avec sa voix enregistrée ! Un autre est incapable de tweeter sans fautes, et l’unique talent de Rupert P est de savoir jongler... Le seul qui tient la route est Rupert K, celui sur lequel la narratrice a jeté son dévolu.

Côté filles, dont chacune a son favori, nous avons Pomme, la gentille rondouillarde complexée, Isabel, qui gère un site d’infos/rumeurs comme une pro, Erin, la reine du bal qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, et notre narratrice, qui passe tout le roman à se donner de fausses identités issues de films des années 80 que j’en ai oublié son prénom. Elle écrit des fanfictions, et rêve à son Rupert charmant comme les autres ados de son âge.
Et ce livre est sa confession.
Parce que quand les choses partent en cacahuète (soit dès les premières pages), elle est la seule à garder la tête sur les épaules et à proposer de tout stopper avant qu’il soit trop tard. Tant que Rupert P. est OK pour ne pas porter plainte.
Mais cela ne sera pas si simple. Parce qu’Erin a visiblement un compte à régler. Et qu’Isabel cache aussi quelque chose. Que ce qui leur arrive ne semble pas tout à fait dû au hasard... Peut-elle encore faire confiance à sa BFF ?

Goldy Moldavsky analyse à la perfection deux groupes dans son roman, celui des garçons et des filles, des idoles et des fans. Petit à petit, elle nous montre comment personne n’est finalement dupe de la réalité, comment les garçons sont rongés par cette célébrité qui ne tient qu’à un fil, cette nécessité de se donner perpétuellement en spectacle... et comment les filles peuvent être schizophrènes, admettre parfaitement la niaiserie des textes, la nullité des shows, le merchandising à outrance, les défauts des garçons... et d’un autre côté être totalement aveuglées par leur fanatisme, leur adoration absolue de l’un d’eux, y projeter d’irréalistes fantasmes, combler des manques. Leur choix de l’un ou l’autre membre du groupe n’est d’ailleurs pas innocent, mais très révélateur de choix conscients ou inconscients.
L’autrice, au travers des filles, et notamment d’Erin, démonte ce principe de décérébration des adolescentes via ce pur produit destiné à faire frétiller leurs hormones. Mais aussi les liens qui se créent entre elles, les codes (on ne descend pas le Rupert d’une amie devant elle)(même s’il est naze), la participation du phénomène à la construction de l’adulte. Dans le cas de la narratrice, cette passion dévorante vient combler le vide après la mort de son père, la nécessité de se projeter sur une autre figure masculine. Et il en va probablement ainsi pour la horde, assoiffée de produits dérivés et de photos dédicacées qui fait le siège de l’hôtel. Nos héroïnes savent que quasi rien ne les distinguent de cette masse à peine pubère, juste un peu de débrouillardise...
On pourra donc, pour son côté psychologique très poussé mais délicatement infusé, recommander la lecture de « Boys band killeuses » tant aux ados (garçons aussi, il y a des girls band...) qu’aux parents.

Le roman s’avère rapidement un thriller angoissant sous son maquillage de soirée filles qui dérape. Entre les secrets des unes et les priorités des autres, elles font parfois preuve d’une étrange maturité derrière un jusqu’au-boutisme typiquement adolescent. Le groupe se fragmente, la narratrice mise en minorité, sa relation de confiance avec sa BFF Erin brisée. Il faudra que cette dernière avoue pourquoi elle fait ça - se venger du groupe - pour que ce qui avait commencé comme une blague prenne un tour nettement plus sérieux. Le sordide va éclater au grand jour, sur fond de viol, puis d’autres secrets vont éclater : une homosexualité non assumée qui va se changer en levier de chantage... « Boys Band Killeuses » n’a rien à envier à un thriller pour adultes : au contraire, le semblant d’insouciance de certaines de ses héroïnes (réel ou simulé) ajoute un degré de comédie cruelle, au point qu’à la fin, quand la narratrice en viendra même à douter de la réalité de certains moments de la journée (qu’elle aura passés avec son idole !!!!!!), et flirtera doucement avec la folie. Si elle fait souvent référence à des comédies des années 80, dont « Week-end chez Bernie » - fort à propos puisqu’il s’agit ici aussi de faire passer un mort pour encore vivant - ce sont de bons polars à twist final qui nous reviennent en mémoire : « Usual suspects », l’aussi barré « Hot Fuzz » ou encore « Fargo », avec sa troupe de personnages aux décisions bien débiles qui ne font qu’empirer les choses...

On oscille donc entre grands éclats de rire et frisson d’un bout à l’autre. La scène initiale serait sordide si elle n’était pas aussi ubuesques que certaines répliques des filles, qui balancent entre le bon sens et l’irrésistible envie de profiter de la situation (on retrouvera Pomme en train de lécher le visage de son Rupert pendant que les autres sont allées visiter la suite du groupe). Et la suite est à l’avenant, le rire - et une fois ou deux l’émotion - vient tempérer le frisson, le risque d’être prises, la tension de ne plus faire confiance à ses amies.
Et l’immoralité, au grand dam de la narratrice, règne en maîtresse absolue. Personne ne sortira grandi de cette histoire. Et c’en est délectable à souhait !

Un excellente surprise, mais on en attendait pas moins de la non moins excellente collection Fiction J de la Martinière, qui m’a rarement déçu. Mention à la traduction succulente d’Yves Sarda, riche en notes sur les films cités, fidèle au vocabulaire du monde des fanfictions et des groupies, et capable sans trembler de placer « baise-en-ville » dès la page 46 :-)


Titre : Boys Band Killeuses (Kill the boys band, 2016)
Auteur : Goldy Moldavsky
Traduction de l’américain (USA) : Yves Sarda
Couverture : non créditée
Éditeur : La Martinière
Collection : Fiction J
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 324
Format (en cm) : 20 x 13 x2
Dépôt légal : mars 2018
ISBN : 9782732485720
Prix : 16,50 €



Nicolas Soffray
26 mars 2018






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