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Quand les ténèbres viendront
Isaac Asimov
Gallimard, FolioSF, n°573, science-fiction, 698 pages, août 2017, 9,90€

Initialement composé en 1969, « Quand les ténèbres viendront », traduction de « Nightfall and other stories » résulte d’un choix de textes fait par l’auteur lui-même en 1969, à partir de nouvelles n’ayant pas encore paru dans ses propres anthologies. Rien de nouveau pour l’amateur d’Asimov, puisque toutes ces nouvelles sont déjà connues depuis longtemps du public français, ayant été publiées dans trois recueil de la défunte collection « Présence du futur » de chez Denoël, à savoir « Quand les ténèbres viendront » (1970, rééditions 1975, 1983, 1986), « L’Amour vous connaissez » (1970, rééditions 1974, 1979, 1983, 1986, 1992, 1999), et « Jusqu’à la quatrième génération » (1979, rééditions 1980, 1983, 1986), avant d’êtres rassemblées en un seul ouvrage dans la collection Lunes d’Encre en 2014. Au total, un gros volume de près de sept cents pages qui permet de revenir sur des textes dont certains, avant leur reprise en Lunes d’Encre, n’avaient pas été republiés depuis plus de trente ans.



Quoi de plus effrayant qu’une apocalypse, si ce n’est une apocalypse, répétée, cyclique, contre laquelle on pourrait – peut-être – se prémunir ? Encore faudrait-il disposer de capacités d’observation et de conviction suffisantes. La célèbre novella “Quand les ténèbres viendront” parle des courses parallèles du mythe et de la science, de leurs pouvoirs de compréhension et de transmission du savoir, de mémoire et de fatalité, de perspicacité et d’obscurantisme.

Des thématiques anciennes mais indémodables et toujours abondamment employées : c’est le cas avec “Taches vertes”, sur les sujets classiques de l’altérité et de la contamination, à la fois insidieuse et irréversible, par des formes de vie que l’on n’a pas su détecter à temps ; c’est le cas également, mais avec un changement de paradigme, pour “Hôtesse”, récit dans lequel un hôte extra-terrestre ne constitue pas le danger mais en révèle un autre contre lequel il semble bien trop tard pour lutter ; thématique voisine pour “Y-a-t-il un homme en incubation”, où les hommes ne sont peut-être que les jouets d’autres entités qui les observent et les manipulent. Trois récits efficaces, avec des personnages oscillant entre le factuel et la paranoïa, trois récits de facture très classique pour une thématique qui n’en finit pas de revenir sous d’autres formes – ainsi d’une déclinaison récente comme « Les Derniers jours du Paradis » de Robert Charles Wilson, et que l’on appréciera comme l’on apprécie des films anciens en noir et blanc.

La plupart de ces nouvelles doivent être considérées en fonction du contexte historique : les années durant lesquelles ces textes ont été écrits sont celles des premiers balbutiements de l’intelligence artificielle. Sur ce thème, “Personne ici sauf …”, qui met en scène une machine devenant dotée de conscience, est traitée sur un mode humoristique qui fonctionne assez bien, “La Machine qui gagna la guerre”, également amusante, permet d’apprendre qu’il existe une forme d’ordinateur bien plus ancienne que nous le pensons, et le récit “Sally” traite, avec un ton un peu old-school et sur le mode inquiétant et horrifique, de voitures automatiques quasiment intelligentes… mais peut-être dotées de bien plus de conscience que l’on ne croit. Un texte qui aura peut-être inspiré le récent « « Suréquipée » de Grégoire Courtois.

Très beau texte avec “Jusqu’à la quatrième génération”, qui commence un peu à la manière d’un cauchemar mais se révèle humain, lumineux, un peu à la manière des récits de Ray Bradbury. Autre récit plein d’émotion, et concis, sur la fin d’une certaine forme d’humanité avec “Les yeux ne servent pas qu’à voir”.

Plusieurs textes de ce recueil trouvent bien des échos dans notre présent, soit parce qu’ils sont intemporels, soit parce qu’ils dénoncent des travers qui n’en finissent pas de se manifester. C’est le cas d’ “En une juste cause”, la vie et le destin d’un activiste au temps d’une guerre contre un empire extra-terrestre, avec recherche de parallèles historiques et politiques dans l’histoire humaine, de “Briseur de grève” qui dénonce, si besoin était, le caractère incommensurablement stupide des « interdits », religieux ou sociétaux, pour lesquels l’on met au ban, l’on assassine, ou l’on est prêt à laisser mourir des populations entières. C’est le cas également avec “Quelle belle journée”. On le savait : il y a des individus qui prennent leur voiture pour faire cent mètres, et des villes américaines, où, dit-on, la police vous regarde d’un air suspect pour peu que vous soyez à pied. Mais qu’en sera-t-il le jour où l’on disposera de portails permettant de se téléporter d’un endroit à un autre ? C’est à l’occasion d’une simple panne qu’un enfant découvre, au grand dam de sa mère, qu’il est possible d’aller à l’école en passant par le monde extérieur, un monde extérieur dans lequel il n’y a plus personne. Une nouvelle très actuelle, donc, qui incite à réfléchir à l’utilisation purement réflexe de technologies rarement indispensables et à la mise à l’écart du réel qui finit par en découler.

On trouvera dans ce recueil toute une série de textes mineurs que l’on pourrait qualifier d’ « anecdotiques mais plaisants », ou de « plaisants mais anecdotiques ». C’est le cas de “Vide-C” avec un vaisseau spatial civil attaqué et détourné par des extraterrestres, et de “Et si...” qui parle des divergences dans le tracé d’une vie (deux amoureux se demandant ce qui se serait passé s’ils ne s’étaient pas rencontrés par hasard sont confrontés dans le train à un individu qui leur donne la réponse grâce à un étrange appareil.) “Les mouches” peut être considéré comme une distraction d’étudiant, une nouvelle de fanzine, et a surtout pour intérêt d’apprendre au lecteur qui ne la connaît pas encore l’étymologie de Belzébuth, ou de le pousser à chercher la citation de Shakespeare dont il est question dans la préface (“Ce que les mouches sont pour les enfants espiègles, nous le sommes pour les Dieux ; ils nous tuent pour leur plaisir” ). Très anecdotiques également “Le sorcier à la page” (l’amour est-il un phénomène scientifique ou une forme de sorcellerie ?), “Ségrégationniste” (récit médical avec un effet de chute que l’on voit de plus en plus arriver), “Mon fils le physicien” (qui fera ricaner les hommes et hurler les féministes), et encore “ L’amour vous connaissez”, qui montre des extra-terrestres asexués enlevant un couple d’humains pour apprendre comment diable ils font pour se reproduire.

Chaque nouvelle de ce recueil est préfacée d’un court texte dans lequel Asimov détaille les circonstances de son élaboration. On connaît la propension de l’auteur à afficher sa satisfaction d’être aussi productif, qui est souvent apparue dans ses interviews ou dans des ouvrages autobiographiques tels que « Moi, Asimov », également publié chez Folio SF. « (…) “la seule chose assez grave chez moi pour justifier l’intervention d’un psychiatre” , explique-t-il d’ailleurs à ce sujet dans la préface à “Sally”, “c’est l’impulsion forcenée qui me pousse à écrire” : une réflexion qui résume la tonalité particulière qu’utilise Asimov quand il parle de son œuvre, souvent content de lui sans que cela apparaisse véritablement comme de la prétention, comme le prouve l’auto-ironie dont il fait preuve dans une préface suivante : “Avec ma modestie coutumière, j’attribuai entièrement ma réussite à une incroyable abondance d’idées jointe à une merveilleuse facilité d’écriture.” Rien de présomptueux donc dans ces petits textes expliquant comment sur le plan littéraire n’importe quel défi peut être relevé car tout peut donner naissance à une histoire (“Jusqu’à la quatrième génération” , “Introduisez la tête A dans le logement B” “Et si…” , “Les yeux ne servent pas qu’à voir” , etc.), que certaines des nouvelles sont aussi des hommages à des individus qu’il a fréquentés (Anthony Boucher, John W. Campbell…) et aux grandes revues de l’âge d’or (« Astounding », « Galaxy », « Amazing stories », « The Magazine of fantasy and science-fiction »…) dans lesquelles Asimov et ses contemporains publiaient alors leurs textes.

Un ouvrage intéressant, donc, un bel éventail de récits de la grande époque de la science-fiction, avec des aspects un peu datés pour certains, et avec certaines novellas auxquelles on pourra reprocher quelques longueurs – mais les amateurs du genre sauront apprécier l’intérêt historique de ce volume et savourer jusqu’aux tonalités un peu anciennes de l’écriture du grand Asimov.


Titre : Quand les ténèbres viendront
Auteur : Isaac Asimov
Couverture : Frédéric Le Martelot
Éditeur : Folio (édition originale : Denoël, 2014)
Collection : Folio SF
Site Internet : page roman
Numéro : 573
Pages : 698
Format (en cm) : 11x18
Dépôt légal : août 2017
ISBN : 9782072709890
Prix : 9,90€



Hilaire Alrune
17 mars 2018


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