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Âmes sœurs
John Marrs
Hugo et Cie, collection Hugo Thrillers, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), thriller, 478 pages, février 2018, 19,95€


Nous sommes dans un futur si proche que l’on n’y trouve aucune différence avec le présent, si ce n’est une innovation de taille : grâce à l’essor des recherches en biologie et en génétique humaines, il est désormais possible, sur un test ADN accessible à tous, de déterminer si vous avez, dans la base des individus testés qui s’accroît chaque jour, votre « âme sœur », celui ou celle qui sera à tout jamais l’élu(e) de votre cœur. Un appariement d’une efficacité et d’une fiabilité presque miraculeuses, des coups de foudre pour bien plus de quatre-vingt-dix pour cent des personnes ainsi mises en relation, et un amour authentique au bout de quelques jours pour les autres.

Une efficacité qui ne va pas sans occasionner, pour certains, des désagréments considérables. Comment, même si l’on est heureux en mariage, résister à l’infernale curiosité qui vous ronge ? Avez-vous vraiment fait le bon choix ? Vivez-vous vraiment le parfait amour ? Ne manquez-vous pas quelque chose de plus fort, quelque chose d’unique, quelque chose de merveilleux ? Il y aura donc, c’est fatal, bien des couples harmonieux qui seront détruits, par centaines, par milliers, sans doute plus encore, et bien des histoires d’amour qui partiront en fumée. Mais c’est pour la bonne cause : à l’avenir, il n’y aura plus aucun mauvais choix. Il suffit d’attendre quelques années, le temps que tout le monde s’inscrive sur « Mariez votre ADN », et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.

On connaît la musique : les espoirs les plus fous trouvent toujours bien des esprits dans lesquels se nicher. Mais les lendemains qui déchantent rôdent aussi à nos portes. Il en est encore qui se méfient. Qui refusent de faire le test. Qui font plus confiance à leur raison et à leurs sentiments qu’aux techniciens des laboratoires. Peut-être perdent-ils quelque chose de fabuleux. Peut-être n’ont-ils pas tort. Et peut-être ceux pour qui l’on n’a pas encore trouvé de personne appariée feraient-ils désormais mieux d’attendre la bonne nouvelle.

Toute l’intelligence de John Marrs, d’un bout à l’autre de ce roman, est de ne jamais prendre parti. À travers les hésitations, les atermoiements et les aventures de multiples personnages (un homme marié, une jeune policière, un psychopathe, une jeune femme sans histoires, un informaticien, la chercheuse ayant elle-même mis au point le test, et quelques autres), l’auteur met en scène toute une série de situations auxquelles on ne se serait tout d’abord pas attendu. Et si quelque temps après que l’on vous ait annoncé l’identité de votre âme sœur vous découvrez qu’elle vient tout juste de mourir ? Pire encore, qu’elle est en train de mourir ? Qu’elle habite à l’autre bout du monde ? Qu’elle est du même sexe que vous ? Qu’elle n’a rien de commun avec vous ? Qu’elle est un personnage définitivement infréquentable ?

Si les premières pages du roman peuvent inquiéter le lecteur, avec un style fluide mais purement fonctionnel, et une bonne dose de superficialités inaugurales (dialogues de poulettes, détails cosmétiques et vestimentaires, etc.), on bascule donc très rapidement hors de la chick-lit pour gagner le domaine du thriller : un tueur en série, des personnages adorables mais inquiétants, des faux-semblants à la pelle. Une poignée de clichés, mais l’auteur est suffisamment malin pour ne les utiliser que dans l’idée de montrer que les choses sont rarement ce qu’elles semblent être. Des rebondissements inattendus, des idées inventives et retorses. La mièvrerie et l’eau de rose ne seront jamais vraiment récompensées. On se met à tourner les pages de plus en plus vite pour savoir ce qu’il en est. En plus de cent chapitres brefs, entre trois et dix pages par chapitre, les aventures des personnages défilent à toute allure.

On aurait tort cependant de lire ce thriller trop vite, car, sous ses allures faussement psycho-sentimentales, il incite à réfléchir et pose une nuée de problèmes intéressants, à la manière classique des ouvrages de science-fiction auxquels il n’appartient peut-être pas seulement par la marge. S’il est bien des points que l’auteur n’aborde pas, ou à peine, notamment les réactions ou résistances religieuses ou sociétales auxquelles on peut s’attendre à l’arrivée d’un tel test, il en est qu’il suggère au lecteur avec suffisamment de finesse pour ne pas tomber dans le didactisme, notamment l’absence de contrôle ou d’intervention des gouvernements sur une innovation capable non seulement de changer la face des sociétés dans lesquelles elles apparaissent tout d’abord, mais aussi d’exercer des modifications non négligeables à l’échelle du globe.

On le sait, la science-fiction et ses avatars sont souvent des outils de clarification du présent, et il est difficile de ne pas se dire que ce roman décrit, en filigrane ou en creux, et à travers une série de trajectoires individuelles, un contexte de chaos et de dérégulation totale qui est celui que l’on voit progressivement se dessiner dans le monde de tous les jours. Une absence de réglementation et de garde-fous qui n’apparaissent guère qu’à l’occasion d’un scandale, comme si, effectivement, l’on décidait de fermer les yeux et de laisser faire tant que les dégâts ne sont pas trop visibles. Que se passerait-il si le contrôle des appariements tombait entre de mauvaises mains ? Que se passerait-il si, du jour au lendemain, on décidait purement et simplement de le supprimer ? Ou si cette recherche d’âme sœur devenait obligatoire ? Ou encore si des aigrefins s’amusaient à apparier des individus en falsifiant leurs résultats ? Mais les dangers orwelliens ne sont pas les seules thématiques suggérées par «  Âmes sœurs » : on y verra, également en filigrane, la soumission aveugle à la science, comme à une foi, la crédulité en tout ce qui est nouveau, la puissance incroyable de la suggestion, les capacités sans limites de l’auto-illusion, mais aussi bien d’autres replis de l’âme humaine – laissons au lecteur le soin de les découvrir.


Titre : Âmes sœurs (The One, 2016)
Auteur : John Marrs
Traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) : David Fauquemberg
Couverture : R. Pépin / Henry Steadman/ Getty Images
Éditeur : Hugo et Cie
Collection : Hugo Thrillers
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 478
Format (en cm) : 14 x 21
Dépôt légal : février 2018
ISBN : 9782755636642
Prix : 19,95 €


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Hilaire Alrune
23 février 2018






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