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Le cyberespace de l'imaginaire




Marquer les Ombres, tome 1
Veronica Roth
Nathan, roman (USA), science-fiction, 478 pages, janvier 2017, 17,95€

La galaxie est traversée par le Flux, un courant énergétique qui, entre autres, offre à quelques élus un don. Sur Thuvhé, au nord, dans la famille Kereseth, la mère est l’une des 3 oracles de la planète, son aîné Eiji prend la même voie. Akos, le cadet encore ado, ne connaît pas encore son futur pouvoir.
De l’autre côté de la Traverse, une bande d’herbe-plume hallucinogène qui sert de frontière infranchissable, le peuple Shotet, méprisé par le reste de la galaxie, est dirigé d’une main de fer par la violente famille Noavek. L’héritier, Ryzek, peut échanger ses souvenirs contre ceux des autres, et déverse ainsi son mal-être, tandis que sa sœur, Cyra, déverse une insoutenable douleur par simple contact.
Un jour, les destins des enfants élus sont révélés sur le fil d’information galactique. Apprenant qu’il sera détrôné par les Thuvhé, Ryzek fait enlever Eiji et Akos. Le premier doit mettre ses visions à son service, le second est destiné à mourir pour la famille Noavek. Mais comme son don est d’interrompre le flux, il est donné à Cyra. Pour la première fois de sa vie, la jeune femme n’a plus besoin de drogues pour ne pas souffrir, et peut toucher et être touché par quelqu’un sans le tuer.



Ai-je besoin de vous faire un dessin ? En effet, malgré leurs différences culturelles, vivre « ensemble » va forcément rapprocher les deux jeunes gens. D’autant qu’Akos a révélé des origines Shotet, et parle naturellement leur langue.
Malgré l’entrainement de soldat qu’il a subi, il reste profondément pacifiste, mais plus que tout déterminé à s’évader, et emmener son frère avec lui. Peu à peu, à son contact, Cyra va réaliser qu’elle peut s’émanciper de cette vie de violence, de l’emprise de son frère, du spectre de Vas, son âme damné insensible à la douleur (le seul insensible à son pouvoir !). Tandis qu’elle initie Akos au mode de vie des Shotet, lui expliquant leur rite du Séjour (un voyage sur une autre planète, pour collecter tout ce qui est recyclable parmi les ordures d’un autre peuple), elle sent monter l’opposition à son frère, malgré la répression sanglante.
Saisissant l’occasion, elle va contacter les rebelles et se joindre à eux, leur promettant la mort de son frère s’ils exfiltrent Akos en sécurité.
Car, amour impossible, elle sait que s’il reste près d’elle, ou s’il s’entête à vouloir sauver son frère Eiji, il finira par mourir.

Le premier tome de la nouvelle série de Veronica Roth est très dense, très riche dans le fond comme dans ses rebondissements, même si la trame reprend une structure assez classique, amour impossible/à l’encontre de la société, jeux de pouvoirs mêlant politique et intime... On s’y ennuie rarement, on peste parfois devant la lenteur de nos héros à s’avouer des sentiments évidents (je t’embrasse et je te repousse, tu m’embrasses et je fuis pour ne pas que tu me vois rougir...), devant leur timidité qui contraste avec leur puissance physique. On appréciera que Cyra soit forte et puissante, même si son pouvoir - et l’usage que son frère en fait - la ronge, et qu’Akos soit très affecté par la violence dont il doit faire preuve dans cette société. Une intéressante réflexion sur la mort et le devoir de mémoire sous-tend tout cela (on marque chaque mort donnée d’une cicatrice sur son bras - cela explique le titre et la couverture). La structure de la société Shotet, esquissée, est intéressante. La place de la tradition, de la religion, le décalage entre les puissants et le peuple, il y a matière à une grande saga complexe.

Mais voilà, il y a à la fois beaucoup et trop peu de choses, une volonté d’en mettre plein les yeux, presque cinématographique, une abondance qui confine au gâchis. D’autant qu’en creusant un peu, on tombe sur du vide, ou des trous.
L’autrice propose une pseudo-SF à la Star Wars, avec une galaxie régie par une Assemblée, traversée par un Flux... Mais nous ne verrons jamais qu’une ville de chaque planète, monoclimatique (tout-eau, tout-désert...) et au gouvernement unique (rien que cela n’est pas réaliste). Les Thuvhésits occupent les zones polaires de leur planète (deux villes citées) et les Shotet le reste, derrière la barrière d’herbe-plume, mais nous ne verrons que leur capitale, Voa. Même les maisons éloignées (comme celle de Jorek et son élevage d’insecte lumineux) sont simplement en périphérie. Le reste semble vide et inhabité, et vu comment Ryzek gère le pouvoir, on s’interroge sur sa capacité et ses moyens de diriger un pays, alors un hémisphère ou une planète... Politiquement, les Shotet sont considérés comme des nomades qui vivent de leur collecte de déchets, limite sous-race barbare et reconnue violente, et la gouvernance va aux Thuvhésits, qui n’ont pas d’armée alors qu’ils cohabitent avec un voisin aux ambitions conquérantes affichées...
Les Séjours de collecte sur les autres planètes pourraient se faire dans les pays/royaumes voisins, cela épargnerait un vaisseau spatial et quelques gaffes (un peuple guerrier qui se déplace en totalité (!!!) alors que dans leur propre récit fondateur c’est ainsi qu’on leur a volé leurs enfants laissés seuls..., la lumière du soleil qui brille au plus profond des salles...) pour une action présentée de façon presque anecdotique (journée portes ouvertes au centre de tri).

On ne saura jamais pourquoi ni par qui la sacro-sainte règle du secret sur les Destins a été brisée (arrivé en fin de tome, j’ai bien un doute), et c’est dommage, parce que cet événement conditionne tout le reste.

En s’affranchissant des murs du microcosme de « Divergente », Veronica Roth voit trop grand, et le fond de son histoire sombre dans le ridicule d’une immensité interplanétaire qu’elle ne maîtrise pas. Elle aurait fait de la fantasy cyberpunk post-apo, j’y aurai davantage cru.
Et c’est bien dommage, car au niveau de la psychologie des personnages et de leurs interactions, son histoire est ciselée d’une main de maître.

L’histoire se concentre sur Cyra, dans une narration à la première personne, laissant quelques chapitres au point de vue d’Akos. Ce centrage sur une proche du pouvoir laisse bien entendu de grands blancs sur les réalités du monde extérieur, et les lacunes citées plus haut s’en trouvent encore accrues. L’essentiel se passe à huis clos, dans les différents rapports de forces entre Cyra, Akos, Ryzek, Vas et une poignée de personnages secondaires, dont les noms alambiqués (pour « faire SF ») ne sont guère facile à lire et retenir. La réflexion sur les différentes langues, rappelée de loin en loin, n’est guère approfondie au-delà de « chantante » ou « rude ».
Si cet « enfermement » renforce un peu la puissance évocatrice des scènes « en extérieur », je ne peux m’empêcher de penser que c’est aussi un moyen de modérer le budget d’une potentielle adaptation sur grand écran. Mais je suis mauvaise langue...

C’est donc un mélo post-adolescent, très bien habillé dans un contexte de lutte de pouvoir au niveau politique et familial, de moyen de pression des uns sur la moindre faiblesse des autres. Pour Cyra, Akos est un piège double : il la soulage de ses maux par son seul contact, et ce contact provoque de fait un rapprochement qui rend le jeune homme doublement précieux pour elle.
Le pouvoir de Ryzek, l’échange de souvenirs, est aussi à double tranchant : en se « vidant » de ses traumatismes dans Eiji, il compte lui voler son pouvoir, mais Eiji, ainsi « nourri » se change en Ryzek bis, passant de prisonnier à compagnon de route.
Vas, insensible à la douleur, est le reflet négatif d’Akos, l’autre face du danger pour Cyra puisque capable de la toucher sans souffrir. Mais Vas est froid, glacé, et Akos est humain.
C’est grâce à cette humanité, qu’elle n’a jamais ressenti dans son cercle privé, de Cyra va changer, enfin oser se dresser contre son frère. Ces deux perspectives - l’interruption de son Don et la naissance d’un sentiment qu’elle peut exprimer physiquement envers un autre - vont lui ouvrir un nouvel horizon.

La politique s’intensifie un peu sur la fin, avec le retour de la Chancelière, mais là aussi, la platitude d’un rebondissement (l’enlèvement de sa sœur alors que rien ne devait, ne pouvait arriver) rallonge une fin où le Jeu s’intensifie et où, plus vite que les héros, on pressent l’entourloupe, ne serait-ce parce que l’histoire ne s’achève pas à la fin de ce tome. Elle aurait pu, presque sur un happy end, les méchants égorgés et les gentils sauvés.

Il y a de très bonnes choses dans « Marquer les ombres », et je serai bien mal placé pour remettre en cause les talents d’écriture de Veronica Roth : elle sait nous faire mijoter, laissant lentement s’échauffer les sentiments de Cyra et Akos, équilibrant cette passion avec les autres pulsions omniprésentes, colère, vengeance, peur, violence.
Il faudra donc faire abstraction de tout ce qui fait toc dans cet univers, réduire la focale au minimum pour ne voir que nos amants maudits, oublier que les décors ne vont jamais plus loin que notre champ de vision. C’est bien dommage, et cela m’ennuie d’autant plus que c’est sous-estimer le lectorat adolescent que de ne pas accorder au fond le même soin qu’à l’histoire et sa construction.


Titre : Marquer les Ombres, tome 1
Auteur : Veronica Roth
Traduction de l’anglais (USA) : Anne Delcourt
Couverture : Jeff Huang / Joel Tippie
Éditeur : Nathan
Collection : Roman grand format
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 478
Format (en cm) : 22,5 x 15,5 x 3,5
Dépôt légal : janvier 2017
ISBN : 9782092574645
Prix : 17,95 €



Nicolas Soffray
4 mars 2018






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