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Celui qui Dénombrait les Hommes
China Miéville
Fleuve, outrefleuve, roman (Grande-Bretagne), fantastique, 185 pages, octobre 2017, 17,90€

Il y a la montagne, et celle d’en face. A leur pied, la ville, coupée en deux par la faille, les moitiés reliées par un pont sur lequel on a construit des maisons désormais abandonnées.
Le Garçon habite en haut de la montagne, avec son père, le serailleur, qui n’est pas d’ici, et sa mère qui s’occupe du potager. Parfois quelqu’un vient de la ville, ou d’ailleurs, commander une clé à son père. Un clé qui exauce un voeu. Parfois son père tue des animaux, et les jette dans le puits sans fond, derrière la maison, où sa mère jette tous les déchets non compostables.
Quand le livre commence, c’est la première fois que le garçon quitte la maison en courant. Parce qu’il a vu son père penché sur le corps sans vie de sa mère. Mais en bas, les adultes ne le croient pas. Juste Drobe et Samma, le duo d’ados qui gère la bande d’orphelins des rues qui pèchent les noctules depuis le pont.
D’après son père, sa mère est partie, elle a même laissé une lettre. Une étrange relation se renoue entre le père et le fils. Avec des promesses non tenues, des maladresses. D’autres tentatives de fugues, avortées.
Puis vint le recenseur, venu poser des questions sur le père. Le fils lui raconte son histoire. C’est le deuxième adulte qui le croit.



... et c’est à peu près tout. Presque. Mais guère moins.
Le nouveau roman de China Miéville est encore plus étrange qu’à l’accoutumée. Ne vous fiez ni au titre ni à la 4e de couverture. C’est bien simple, le fameux recenseur n’apparait qu’à la 150e page, sur 185.
Certes, il y a bien quelques allusions préalables, et un intéressant chapitre, peut-être le seul sincère, dans lequel le narrateur, plus âgé, explique sa démarche : recenseur, il doit tenir 3 carnets, le premier pour les comptes, le troisième comme journal intime personnel, mais le second... le second est destiné à raconter son histoire, à être potentiellement lu, mais il est maître de ce qu’il y inscrit. Cela donnera d’intéressants jeux entre première et troisième personnes, et instillera le doute sur sa véracité. Ce seront hélas aussi les seules allusions à quelque chose de plus vaste dans cet univers gris et glauque, le reste du récit du garçon se tenant entre la montagne et la ville.
Un peu décousu, pas forcément chronologique, c’est une histoire de famille aux parents taiseux. L’auteur ne distille qu’au compte-gouttes les informations, nous laissant dans le même brouillard que l’enfant. Quelques pièces finiront bien par prendre forme, à la fin, mais Miéville laisse la part belle à notre imagination quant aux origines du père, son étrange pouvoir (un simple artifice justifiant leur isolement et la haine des bastiers). Il en viendra même à nous faire douter du sort de la mère, en retournant la situation à mi-livre, dépeignant le père comme un être gauche avec son fils, mais à cent lieues de faire preuve envers son enfant de la violence dont il est parfois saisi.
Miéville joue avec nos émotions, nos hypothèses, nous imposant le point de vue d’un jeune enfant influençable et en perte de repères. Il lui faudra le soutien de Drobe et Samma, grands frère et sœur de substitution, pour tenir bon, pour espérer, pour oser, face à ce père terrifiant sous ses airs maladroits.
L’auteur instille une ambiance d’étrangeté qu’on pourrait qualifier de typiquement anglaise, si l’on prend pour référence ses illustres confrères que sont Neil Gaiman et Clive Barker. Le monde dépeint semble gris, cendreux, froid. Le vent est très présent, élément en mouvement perpétuel, pied de nez aux personnages enracinés là. Aucun ne semble vivant, à part les enfants. Les miliciens venus enquêter sont anonymes, comme tous les adultes, en fait. Les quelques illustrations, photomontages flous et gris, comme délavés, s’intègrent à merveille dans ce cauchemar, où la vie semble cantonnée à des émotions toujours extrêmes.

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L’arrivée du recenseur marquera une rupture, forcément, et un nouveau départ pour l’enfant. Ainsi que de nouvelles questions pour nous. Miéville a semé une quantité mesurée d’indices, de suggestions, sur les hommes recensés, la ville d’où ils viennent, le rôle des recenseurs, et deux messages codés transparents, comme autant de pistes encore inexploitées. Il est vrai que je n’ai pas lu ces quatre précédents (« The City & the city », « Kraken », « Legationville »,« Merfer »), préférant son univers dark fantasy de Bas-Lag (« Perdido Street Station », « Les Scarifiés », « le Concile de Fer »), mais Celui qui dénombrait les hommes ne semble se raccrocher à aucun. Faut-il y voir une mise en bouche pour son prochain pavé, ou bien un simple OVNI ?

Car nul doute qu’il laissera plus d’un lecteur sur sa faim. On se consolera en regardant les qualités de ce roman : une formidable ambiance, toute en tensions ; une variation sur l’apprentissage et la rupture avec l’enfance ; et une qualité littéraire, certes nourrie de cette étrangeté permanente et tous ces non-dits du narrateur, qui donne envie de lire à haute voix, pour libérer le pouvoir de ces mots, avec l’espoir secret d’en saisir plus que le sens. Mention spéciale à l’excellente traductrice de Miéville, Nathalie Mège, qui n’a pas dû s’amuser avec cet opus bien plus mince qu’à l’ordinaire. On appréciera également le soin apporté par Fleuve à la forme, avec une typo ronde à l’empattement léger, et aux rog à l’envers. Comme une touche de folie dans un monde trop lisse.

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Une claque littéraire, violente, crue, un cadeau empoisonné, fragmentaire, clivant : immédiatement décevant puis longuement intrigant. Certainement pas l’ouvrage par lequel débuter pour découvrir China Miéville, mais celui à lire si vous doutiez que l’Imaginaire puisse sortir des sentiers battus.


Titre : Celui qui dénombrait les hommes (This Census-Taker, 2016)
Auteur : China Miéville
Traduction de l’anglais (GB) : Nathalie Mège
Couverture et illustrations : (non créditées, de l’auteur ?)
Éditeur : Fleuve
Collection : Outre Fleuve
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 185
Format (en cm) :
Dépôt légal : novembre 2017
ISBN : 9782265117198
Prix : 17,90 €


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Nicolas Soffray
13 février 2018






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