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Affreux du Panthéon (L’)
Bruno Fuligni
La Table Ronde, La Petite Vermillon, n° 445, inclassable, janvier 2018, 7,10€

Auteur prolifique et connu pour toute une série d’essais éclectiques allant des cryptarchies aux gastronomes de l’extrême en passant par les archives secrètes de la police, les morts stupides de l’Histoire, les candidats farfelus, les promesses électorales ou l’art de retourner sa veste, Bruno Fuligni nous propose ici, sous forme de fiction, une promenade érudite à la découverte du Panthéon et de ses habitants. Spectres et fantômes nous y apprendront tout ce que nous souhaitions savoir, et sans doute plus encore.



Le narrateur n’est autre – devinons-nous – qu’un Bruno Fuligni vaguement éméché, qui, au lendemain d’une beuverie, s’en va se mettre à l’abri de la pluie dans le Panthéon et s’y laisse enfermer. Ce que ce narrateur partage sans doute avec bon nombre de lecteurs, c’est le fait d’être passé à de multiples reprises devant le Panthéon sans jamais s’y intéresser. Comme lui, nous allons y déambuler nuitamment en compagnie de défunts fréquentables, mais aussi aux côtés de personnages tout autant morts mais beaucoup moins glorieux.

« Ce vieillard au regard fou paraissait d’autant plus inquiétant qu’il arborait, non sans vanité, un bizarre costume, fourré d’hermine, descendant jusqu’au sol, largement taillé dans une épaisse étoffe de ce rouge écarlate qui ne sied qu’aux démons et aux magistrats. »

À commencer par l’un des pires d’entre eux – et qui pourrait mieux faire office de guide que le spectre du diabolique Claude-Ambroise Régnier, duc de Massa, politicien au sens le plus sinistre du terme, assassin, profiteur, parjure, et personnage définitivement infréquentable ? On l’apprend d’emblée : le Panthéon n’est pas tout à fait réservé aux grands hommes. Et sans doute est-ce pour faire oublier ses propres ignominies que le duc de Massa s’improvise guide et commentateur, et, sous ses airs cauteleux de diplomate accompli, s’emploie à rappeler leur petitesse aux grands hommes – ou plus exactement à leurs fantômes.

Des fantômes, comme on pouvait s’y attendre, on en croisera plus d’un au fil de cette déambulation érudite, et l’on ne s’étonnera pas d’en voir animés pour l’éternité par une grande ferveur oratoire, par exemple le spectre lyrique et pérorant de Jean-Jaurès ou le fantôme enivré d’incantations déclamatoires d’André Malraux. Plus discrets, le fantôme de Mirabeau, celui de Marie Curie – laquelle, apprend-on, aurait été panthéonisée dans un cercueil de plomb pour éviter qu’elle n’irradie les visiteurs – ou de l’architecte Soufflot, confit dans sa rancœur vis-à-vis de détracteurs à qui, pourtant, les évènements auront fini par donner tort. Fantômes célèbres et moins célèbres, le Panthéon nocturne apparaît particulièrement animé, et les chamailleries entre célébrités défuntes vont bon train.

« Mais je ne suis pas raciste ! protesta Massa, sincèrement outré. Ni raciste, ni idéologue : je suis simplement une ordure. »

Infâme jusqu’au bout, le cynique Claude-Ambroise Régnier, duc de Massa, met à profit, au fil des rencontres, cette forme particulière de malveillance et cet exercice de plus en plus prisé qu’est la relecture de l’Histoire à l’aune du politiquement correct contemporain, pour trouver les petites failles des grands hommes et y remuer le douloureux scalpel de la réprobation. Inutile de dire qu’il s’en donne à cœur joie, parfois armé d’un sens de la formule à la Léon Bloy (ainsi Marat n’était-il pour lui qu’un « plumitif lépreux qui trempait dans son pus »), et d’une rhétorique qui est bien celle d’un démolisseur de réputations.

« Les grands hommes, sachez-le, on les préfère morts et enterrés, inoffensifs enfin ! Croyez-vous, vous qui avez de puissants cerveaux tout de même, qu’on choisirait un tel lieu pour honorer des gens qu’on aime ?  »

Manipulateur et profiteur jusqu’au bout, toujours prêt à tirer profit de la moindre occasion, de la moindre faiblesse, et en cela fidèle à ce qu’il était de son vivant, ce spectre affable et matois ne sera pas long à comprendre l’avantage qu’il pourra tirer du seul détail concernant le Panthéon que connaissait le narrateur. Un détail singulier tiré non pas d’une lecture érudite mais d’une fiction populaire de l’humoriste Pierre-Henri Cami publiée en 1947, « Les Kidnappés du Panthéon », un artifice de roman gothique qui lui permettra de disposer à lui seul, désormais, de la totalité de l’édifice.

« (…) tandis que vous, les grands hommes, les grandes voix, les grandes consciences de la République et de l’Humanité, vous voici scellés, enfouis, séquestrés sous les dix-sept mille tonnes de pierre du petit père Soufflot, et pourquoi ce luxe de précautions, pourquoi ce confinement ? Au fond de vous certainement vous vous en doutez, mais, puisque vous faites semblant de l’ignorer je vais vous le dire, moi, à haute et intelligible voix : pour que la France soit sûre que vous ne reparaîtrez plus ! »

C’est donc une fin bienvenue et pleine d’humour qui vient clôturer cette série de scénettes, lesquelles composent un court roman d’une centaine de pages. Complété en annexes par une chronologie, un inventaire des grands hommes, d’intéressantes statistiques concernant les panthéonisés, un récapitulatif des morts violentes de certains d’entre eux et une bibliographie, « L’Affreux du Panthéon », sous une forme plaisante, apparait comme un essai déguisé et abondamment documenté aussi bien que comme un guide de visite excentrique. Un guide qui ne se contentera pas d’instruire le lecteur au sujet des célébrités du Panthéon mais attirera son attention sur ses intrus (plus d’une quarantaine de personnages tout de même), sur son histoire, son architecture, ses fresques (et les personnages inattendus qu’elles dissimulent ou révèlent), ou même sur sa bibliothèque. On l’aura compris : la visite mérite le détour, et ce petit livre mérite assurément d’être lu.
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Titre : L’Affreux du Panthéon
Auteur : Bruno Fuligni
Couverture : Gaëlle Callac
Éditeur : La Table Ronde]
Collection : La Petite Vermillon
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 445
Pages : 137
Format (en cm) : 10,7 x 17,8
Dépôt légal : janvier 2018
ISBN : 9782710379041
Prix : 7,10 €


La Table Ronde sur la Yozone :
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- « Un peu tard pour la saison » de Jérôme Leroy
- « La Nuit des chats bottés » de Frédéric Fajardie
- « Journal de Gand aux Aléoutiennes » de Jean Rolin


Hilaire Alrune
9 février 2018






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