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À mon très cher ami, petite anthologie des dédicaces de la littérature française
Jean-Christophe Napias
La Table Ronde, anthologie, 593 pages, novembre 2017, 20,50€

« J’ai choisi de le concentrer sur les dédicaces de la littérature française des XIXème, XXème et XXIème siècles », explique l’anthologiste Jean-Christophe Napias, « et de conserver en priorité les dédicaces sortant du lot par leur originalité, leur humour, leur charge émotionnelle, leur sens de l’histoire littéraire. Quelques dédicaces antérieures au XIXème siècle sont venues se glisser, ici ou là, que leur singularité a imposées. »



Les dédicaces, on connaît, ou plus exactement on croit connaître. On les saute le plus souvent, parce que ces petites phrases conventionnelles sont bien souvent dépourvues d’intérêt. On dédicace à son chien, sa femme, son chat, sa grand-mère, ses professeurs, ses défunts, à des célébrités quelconques. Ça n’intéresse personne et on pourrait aussi bien s’en passer. Un tradition qui se perd, ce qui – pourrait-on penser à tort – n’est au fond pas plus mal. Car ces dédicaces, dès lors que l’on s’y intéresse, sont un véritable filon.

Belle idée que celle de Jean-Christophe Napias d’attirer l’attention sur ces éléments qui sont loin d’être tous des scories. Une idée qui, explique-t-il dans sa préface suivie d’une courte bibliographie, n’est pas exclusivement la sienne puisque des auteurs comme Genette, Bousque-Verbeke, Macha Séry ou Maurice Rat s’y sont déjà intéressés. Mais il paraissait intéressant de donner un coup de projecteur sur cette thématique, et de proposer une anthologie couvrant les derniers siècles.

Alors oui, il y a les dédicaces conventionnelles. Il y a aussi les dédicaces d’auteur, parmi les plus nombreuses, souvent consensuelles, souvent aussi, sans aucun doute, opportunistes, comme lorsqu’au cours des siècles précédents l’on dédiait un ouvrage à de riches mécènes (on trouve d’ailleurs souvent, dans les plus nourries de ces dédicaces, des réflexions sur les dédicaces elles-mêmes et sur leurs motivations qui ne trompent personne, même si bien entendu le jeu impose de faire croire à la spontanéité de l’éloge), mais qui peuvent également être l’occasion d’une belle phrase ou d’une anecdote intéressante, et apparaître aussi comme l’occasion de redécouvrir des écrivains tombés dans l’oubli.

Mais ne nous y trompons pas. On ne dédicace pas qu’aux amis, aux idoles, à ceux dont on attend les bienfaits. C’est ainsi que l’on peut dédier un livre à ses ennemis, sans préciser si c’est à titre de revanche où pour reconnaître la rage d’écrire qu’on leur doit peut-être (Maurice G. Dantec, Françoise d’Eaubonne), c’est ainsi que la dédicace, en forme de faux hommage, peut aussi se révéler particulièrement perfide et vacharde (mention spéciale à celle des « Messes noires  » de Jacques d’Adelswärd-Fersen).

Les auteurs, et plus globalement les artistes, sont connus pour un ego démesuré. On ne s’étonnera pas de les voir dédicacer leurs propres ouvrages à eux-mêmes. Salvator Dali, comme on pouvait s’y attendre, dédie son œuvre à son propre génie, Eugène Chavette dédie « Les Petites Comédies du vice » à son propre pseudonyme, Frédéric Dard fait l’inverse, et Antoine Laporte dédie « Les Bouquinistes » à lui-même. Une telle auto-dédicace peut-être à double sens, ainsi “À moi ” pour « Un triomphe » d’Éric Neuhoff, mais avec en bas de page : “ce qui peut se traduire par : au secours ! ”, “À ma mémoire ” pour les souvenirs de Michel Polnareff, ou la dédicace du poète Frank Venaille à un personnage imaginaire qui est aussi son double. On notera dans ce registre la longue et belle dédicace “À moi ” de Nicolas Edmond Restif de la Bretonne qui ouvre « Monsieur Nicolas » (1797).

Les autres, soi-même, mais quoi, ou qui encore ? On dédicace à des saints ou à l’Ange Gardien (Maurice G. Dantec), à Dieu (Joseph Delteil), à des personnes pas encore nées, ainsi “À la mémoire de Napoléon ou de quiconque fera mieux que lui dans des circonstances aussi fortes” (Pierre-Marie Desmarest) ou à des enfants futurs, et aussi, bien souvent, à des personnes dont l’identité demeure énigmatique, comme cet “à un homme mort et à une femme vivante” (Giono), ou, plus souvent, ou comme ces simples initiales dont on ne parvient pas toujours à déterminer quel individu elles désignent, sans compter un mystérieux et facétieux « E » pour Georges Perec.

On dédicace à des individus, mais aussi à des groupes, certains livres étant des monuments aux morts (riche littérature des deux guerres), aux libertins (Donatien Alphonse François de Sade), à la République de Genève (Jean-Jacques Rousseau), “à toutes celles et ceux qui n’arrivent pas à vivre” (« Je suis un dragon » de Martin Page), « à ceux qui voudront le prendre” (Xavier Forneret) “aux rêveurs et aux railleurs” (Jules Barbey d’Aurevilly). On notera que dans ces dédicaces les humanités ne sont pas toujours à l’honneur : si Gonzague Truc dédie un ouvrage aux Racinisants, Jules Vallès dédie deux des siens “ À tous ceux qui crevèrent d’ennui au collège” et “ À ceux qui nourris de grec et de latin crevèrent de faim ».

De l’esprit et de la raillerie, donc. On retiendra les dédicaces amusante et acides en forme de conseils au jeune homme de lettre et à la jeune fille de lettres (Réjean Ducharme), l’auto-ironie de Claude Duneton pour « La Puce à l’oreille », les dédicaces suffisamment ironiques et générales pour que plusieurs puissent la prendre pour eux (« Les Frustrés  » de Claire Bretécher, « La Rampe » de Serge Daney, « Mémoires d’un tricheur » de Sacha Guitry), ou encore la dédicaces désabusée de celui qui en 1802 se dissimula sous le pseudonyme « Un oisif » pour dédier les « Les égarements de l’esprit et du sentiment  » “à ceux qui n’ont rien de mieux à lire ”.

Mais on ne dédie pas qu’à des hommes. On dédie ainsi à des lieux (« Suzanne et la Province » de Madeleine Chapsal, « Les Travailleurs de le mer  » de Victor Hugo, « Les Héros » d’Émile Verhaeren), à des concepts comme la Révolution ou l’Amour (Pierre Desnos, René Fallet), à la solitude (Paul Léautaud), au tonnerre (le « Voyage dans le Jura » de Joseph Marie Lequinio, 1880), à la musique (Claude Lévi-Strauss), aux oiseaux (Hubert Reeves), à l’angoisse, à l’hystérie, à la violence, à l’apocalypse (Jean Vautrin), ou encore “ au fantôme glacé de la peur ” (« L’Émeute » de Charles Tillac, 1902).

On le voit : l’éventail est vaste, et potentiellement sans fin. L’intérêt de ce volume est d’aller des classiques le plus connus (la dédicace de Pierre Corneille à Monsieur de Montoron pour « Cinna ») à de véritables trouvailles, comme les facétieux et désabusés “Épitre dédicatoire à quelqu’un” et “Épitre dédicatoire à personne” (pour l’ « Éloge de rien dédié à personne  » et l’ « Éloge de rien dédié à quelqu’un », de Louis Coquelet, tous deux parus en 1730) ou les longues et fantasques dédicaces de Jean Richepin, auteur dont on déplore qu’il ne soit pas suffisamment réédité. D’un simple mot à plusieurs pages, les dédicaces rassemblées dans « À mon très cher ami, petite anthologie des dédicaces de la littérature française » ont pour mérite de souligner la vitalité et l’intérêt d’une tradition que l’on croyait en train de mourir.

Poésie, prose classique, humour, inventivité, fantaisie : si l’on excepte la préface de Jean-Christophe Napias, « À mon très cher ami, petite anthologie des dédicaces de la littérature française », n’est pas à considérer comme un essai, mais plutôt comme un buffet. Pas d’autre classification qu’un ordre alphabétique au gré, à rebours ou au hasard duquel le lecteur viendra flâner, grapillant ici et là, dans les marges et les ombres de la littérature, des plaisirs singuliers. Un ouvrage plaisant, intéressant, stimulant, qui, n’en doutons pas, poussera les lecteurs à porter aux dédicaces une attention nouvelle, si ce n’est à chercher dans ses propres rayonnages des perles injustement négligées.


Titre : À mon très cher ami, petite anthologie des dédicaces de la littérature française
Anthologiste : Jean-Christophe Napias
Couverture et design graphique : Cheeri et Colombe de Dieuleveult
Éditeur : La Table Ronde
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 593
Format (en cm) : 12,5 x 19,5
Dépôt légal : novembre 2017
ISBN : 9782710380306
Prix : 20 €

Jean-Christophe Napias sur la Yozone :
- « L’Iconographe »



Hilaire Alrune
17 décembre 2017






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