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Mystères de Larispem (Les), tome 2 : Les Jeux du Siècle
Lucie Pierrat-Pajot
Gallimard Jeunesse, roman (France), uchronie communarde, 320 pages, juin 2017, 16€

Alors que les Jeux du Siècle viennent d’être annoncés, pour Nathanaël, c’est un autre événement qui s’approche : la foire des orphelins, « vente aux enchères » des jeunes en âge de devenir citoyens et apprentis. Mais avec les mésaventures de ces derniers mois, cette journée tant attendue n’a plus la même saveur pour l’Héritier, et le départ du professeur Alcide Valentine, rappelé auprès de la dangereuse comtesse Vérité, l’assombrit encore plus. Sa seule consolation, en forme de coup au cœur, est d’être « remporté » par Carmine, qui s’avère l’amie de Liberté !
Contacté par Sylvestre, l’âme damnée des Frères, Nathanaël va jouer dangereusement : après avoir révélé sa vraie nature à Liberté, il doit l’aider à décrypter le manuscrit de Louis d’Ombreville. Pour y trouver un remède ?
Liberté, embauchée à la tour Verne auprès de la Présidente, joue également un double jeu depuis qu’elle a découvert qui elle est. Face aux menaces qui pèsent sur elle et ses amies, la jeune fille est déterminée à décoder le Livre, et ses nouvelles attributions lui donnent accès au Secteur rouge de la Bibliothèque, là où sont conservés les livres anté-Larispem, issus des confiscations aux nobles. Mais l’accès est très contrôlé, et pour la bonne cause, sa cause, la petite mécanicienne de la campagne va franchir les limites et utiliser son pouvoir...
Et comme si cela ne suffisait pas, Carmine, Liberté et Nathanaël ont été tirés au sort pour les Jeux du Siècle ! Affaire ô combien politique, comme ils vont le découvrir, et truquée d’avance...



Dans ce second volume, après « Le Sang jamais n’oublie », Lucie Pierrat-Pajot poursuit dans la veine sombre de son uchronie communarde, au point qu’entre louchébems et Frères du Sang, on ne saurait dire qui sont les plus terrifiants.
La politique occupe le devant de la scène, avec des tractations entre la Francie et les Frères du Sang. Le président Quart est en effet près à tout pour déstabiliser le duo qui dirige Larispem, et charge ses services secrets de contacter Vérité. Dans la capitale, les relations empirent entre la Présidente Lancien, modérée, et le conseiller Fiori, colérique et tempétueux, louchébem capable de mobiliser sa violente corporation.
On avait en effet déjà eu un bref aperçu des mœurs des bouchers. Avec l’entrée de Nathanaël dans la profession, et leur surreprésentation dans les participants aux Jeux, on en découvre davantage. Fraternité hétérogène, nouvelle caste qui s’impose par la violence dans cette nouvelle utopie qui se voulait égalitaire, les bouchers qui nous sont montrés, la brute Lackji en tête, font frémir, et leurs rituels d’intronisation, forcément sanglants, donnent la nausée, et pas seulement à Liberté. Nathanaël s’en sort de justesse.
Les Jeux, on le comprend et l’autrice nous le révèle très vite (expliquant, et j’en suis fort aise, le pourquoi de cette erreur de date), sont truqués, et ont deux raisons d’être : montrer aux délégations étrangères les nouvelles innovations technologiques issues des idées de Verne, et asseoir la domination des louchébems en sacrant un trio de héros, aux yeux du peuple comme à leurs potentiels ennemis. Leur triche est évidente mais dans le climat tendu, personne ne s’en émeut, ou ne souhaite le crier haut et fort. Aussi, quand Cinabre, le frère de Carmine, offre quelques tuyaux à Liberté, la jeune fille, qui a déjà renoncé à quelques-uns de ses principes, n’hésite pas à leur rendre la pareille, déterminée à ne pas se laisser intimider par des brutes. Leur confrontation sera brutale et les conséquences... définitives.
Tout n’est cependant pas que noirceur dans ce second tome. La lumière vient de Carmine qui, après une perte cruelle, s’ouvre lentement à son apprenti Nathanaël. Avec ce personnage, Lucie Pierrat-Pajot peut dérouler des thématiques fortes : femme dans un monde d’hommes, Noire dans un pays de Blancs, Carmine n’a pour elle que sa compétence, et on le voit, on l’apprend, pour être respectée, pour être la meilleure, elle a travaillé plus dur, plus fort que les autres, s’imposant une discipline, une exigence, se noyant dans son métier jusqu’à que sa vie s’y résume. Privée de sa famille, elle trouve en Nath un confident, quelqu’un comme elle, à qui elle transmet son expérience. Les mensonges du jeune homme, qui tombe peu à peu amoureux, seront d’autant plus difficiles et le choix final de Nath d’autant plus douloureux.

Avec ses Jeux annoncés, on pouvait craindre le pire, un volume très saucissonné en épreuves, à la façon d’« Harry Potter et la Coupe de Feu ». L’autrice heureusement s’en extraie bien vite, et plus lisiblement que J.K. Rowling. Elle se sert de ces éléments pour enrichir son univers de nouvelles créatures mécaniques dont l’usage débordera bien vite celui du divertissement annoncé. Les attentats des Frères du Sang, qui bouleversent le bon déroulement des festivités, ainsi que les recherches de Lib et Nath pour décoder le Livre apportent un rythme très soutenu à l’intrigue, et l’on a guère le temps de souffler. Les ultimatums qui flottent au-dessus des têtes de nos héros, comme de sombres dirigeables, maintiennent une tension constante et les révélations, savamment distillées - oh, quelques bribes seulement, sur la véritable identité de tel ou tel - achèvent de nous maintenir sur le gril en attendant la conclusion de cette histoire.

Si j’avais trouvé à redire sur nombre de points dans le précédent volume, ma seule pinaillerie va ici au code de Louis d’Ombreville, certes incassable mais aussi peu compatible avec la rédaction d’un journal. Mais c’est peu de choses en face des qualités de l’ouvrage, notamment l’évolution des personnages : Carmine s’adoucit, révèle sa fragilité, tandis qu’au contraire la calme et un peu empotée Liberté se découvre une détermination et un jusqu’au-boutisme presque terrifiant. Les femmes se taillent la part belle, car même Vérité, aussi mauvaise soit-elle, parvient presque à nous émouvoir en nous narrant son passé et les racines de sa haine de Larispem. Les hommes, eux, incarnent le mal : Fiori, violent dictateur en devenir, Lackji la brute, Cinabre la canaille manipulatrice, Sylvestre l’âme damnée. Ceux qui trouveront grâce à nos yeux sont les faibles : Alcide, tombé sous le pouvoir du sang, Eugène Allier, l’espion français, charmé par Vérité. Même Nath, en un sens, et malgré ses efforts et ses actes héroïques, est victime des multiples camps qui le menacent et ne fait que réagir, faute de mieux.

Uchronie steampunk fort originale, menée tambour battant et riche de thèmes forts, la place des femmes et la corruption du pouvoir en tête, « les Mystères de Larispem » ne déçoivent pas, loin de là, et on est impatient d’en découvrir la conclusion.


Titre : Les Jeux du Siècle
Série : Les Mystères de Larispem, tome 2
Auteur : Lucie Pierrat-Pajot
Couverture : Donatien Mary
Éditeur : Gallimard Jeunesse
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 320
Format (en cm) : 22,5 x 15,5 x 2,5
Dépôt légal : juin 2017
ISBN : 9782075081498
Prix : 17 €


Les Mystères de Larispem :
Tome 1 : Le sang jamais n’oublie


Nicolas Soffray
14 octobre 2017






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