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Enfants de l’eau noire (Les)
Joe R. Lansdale
Gallimard, Folio policier, n°838, traduit de l’anglais (États-Unis), polar noir et grinçant, 416 pages, septembre 2017, 8,20€



« Une fois, j’ai entendu un vieil homme dire que les espoirs, c’était un peu comme les oiseaux bien gras : il valait mieux les flinguer avant qu’ils ne s’envolent. »

Le Texas, la Louisiane, les bayous, les marécages. La violence, la misère, l’alcool, les femmes battues, les enfants laissés à eux-mêmes. La vie de Sue Ellen, la narratrice, une adolescente dont la mère passe sa vie dans les brumes d’un élixir prétendument thérapeutique mais surtout alcoolisé et dont le père, ivrogne et paresseux, pêche tantôt à l’explosif, tantôt à l’électricité, et tantôt à la nivrée, est éclairée par son amitié avec Jink Smith, une adolescente noire, Terry, et May-Line, une autre adolescente très belle qui rêve de faire fortune à Hollywood.

Las, May-Line n’atteindra jamais Hollywood. Elle n’ira pas plus loin que dans la rivière, où on la retrouve noyée, ligotée avec du fil de fer, une vieille machine à coudre en guise de lest. La voilà enterrée à la va-vite, sans aucune enquête, dans le coin du cimetière pour indigents. Ses amis, révulsés, conçoivent un projet un peu fou : la déterrer, l’incinérer, et aller répandre ses cendres à Hollywood.

« Une fois, j’ai eu un chien qui a clamsé et j’ai prié pour qu’il revienne à la vie, mais il ne s’est rien passé. Alors je me suis dit que Dieu l’avait ressuscité, mais qu’il ne l’avait pas laissé sortir du trou. Je l’ai déterré pour l’aider à s’échapper. Mais il était tout aussi mort qu’avant et n’avait pas l’air en grande forme.  »

Dès lors commence pour Sue Ellen, Terry et Jink une série d’aventures qui leur fera découvrir un monde plus violent et plus noir encore que celui qu’ils ont pu voir jusqu’alors. Car eux qui se consolaient de la vilenie du monde en se racontant des histoires au-delà de l’épouvantable ne tarderont pas à réaliser que les cauchemars qu’ils croient inventer, et que les horreurs qu’ils ont toujours pris pour des fables et des racontars, sont bel et bien réels.

« Chie dans une main et prie dans l’autre, et tu verras bien laquelle est pleine en premier. »

Il est difficile, en lisant ce roman de ne pas y voir ici et là des «  Aventures de Tom Sawyer » revues à la sauce southern gothic. Une chasse au trésor, une fuite folle sur le fleuve à l’aide de barges et de barques volées – on notera de très belles scènes de poursuite nocturne illuminées par la foudre – des embuscades, des naufrages, et des cadavres, beaucoup de cadavres, enterrés, déterrés, pendus à des ronces, figés dans la boue, dérivant sur l’eau noire. Car ceux qui se sont lancés à la poursuite des adolescents n’ont pas beaucoup d’états d’âme. À commencer par Sy Higgins, un flic borgne et véreux dont l’étui de l’arme de service est, dit-on, fabriqué avec de la peau humaine. Mais il y a aussi le non moins abominable Skunk, un Red-Nigger, métis de Noir et d’Indien – et avatar, sans doute, du fameux Joe l’Indien de Mark Twain – si mauvais et si résistant que sa propre mère n’a pas réussi à le noyer, même en lui donnant des coups de rame sur la tête. Un Skunk pour qui les autres humains sont à peine du gibier et qui porte en guise de trophée, pendues à son cou, les mains tranchées de ses victimes. N’oublions pas Don, qui continue à se promener dans son pick-up avec le cadavre d’une de ses victimes puant et grouillant de mouches, ou encore une vieille infirmière sadique, qui après sa mort finira déterrée, appuyée comme un épouvantail contre ses propres volets, avec entre les bras un troisième bras, pourri par la gangrène, qu’elle aura amputé peu avant sa mort.

De la noirceur, donc, à tous les étages, mais aussi ici et là des touches d’humanité, presque de poésie. Les personnages de Joe R. Lansdale ne cèdent pas tous à la vilenie ou à la démence, mais apprennent, surmontent, cherchent à pardonner, à comprendre, à tenir compte des vicissitudes et des circonstances ayant grevé les existences des uns et des autres. Un peu d’espoir ici et là, donc, même si l’on comprend assez vite que le personnage le plus lumineux rencontré en chemin, un pasteur trop bon pour ne pas avoir quelque crime abominable à se reprocher, finira lui aussi englouti dans l’eau noire.

Avec un humour noir féroce à quasiment toutes les pages, « Les Enfants de l’eau noire » oscille à chaque instant entre l’humour et l’abominable. A la fois quête et initiation, à la fois épopée et récit d’une fuite, non pas road-movie mais plutôt naufrage-movie ou marécage-movie en direction de la lointaine et mythique Hollywood, « Les Enfants de l’eau noire » parle de foi, d’espoir et de rêve, de saints et de démons, d’alcool et de châtiment, d’impunité et d’absolution, mais aussi de racisme, de violence, de torture et de barbarie. Mouvementé, tendu, sans concessions, dépassant les strictes limites de thriller et du polar, « Les Enfants de l’eau noire » ne fait rien donc d’autre que décrire la condition humaine. Récit violent et empreint d’une humanité profonde, « Les Enfants de l’eau noire », tout comme l’excellent « Vierge de cuir », est sans doute l’un des meilleurs romans de Joe R. Lansdale à ce jour.


Edition Folio

Titre : Les Enfants de l’eau noire (Edge of Dark Water, 2012)
Auteur : Joe R. Lansdale
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Bernard Blanc
Couverture :
Éditeur : Gallimard(édition originale : Denoël, 2015)
Collection : Policier
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 838
Pages : 416
Format (en cm) : 11 x 18
Dépôt légal : septembre 2017
ISBN : 9782070775255
Prix : 8,20€

Edition Denoël

Titre : Les Enfants de l’eau noire (Edge of Dark Water, 2012)
Auteur : Joe R. Lansdale
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Bernard Blanc
Couverture : Culture / Bénédicte Vanderreydt / Getty Images / Stanislas Zygart
Éditeur : Denoël
Collection : Sueurs froides
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 351
Format (en cm) :15,5 x 22,5
Dépôt légal : septembre 2015
ISBN : 9782207118528
Prix : 21,90€



Hilaire Alrune
21 octobre 2017






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