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Zalim, tome 1
Carina Rosenfeld
Scrineo, roman (France), fantasy, 348 pages, octobre 2016, 16,90€

Le royaume côtier d’Arensdaal est une nouvelle fois en guerre contre son voisin Rakeshin. Mais cette fois, l’ennemi héréditaire, éternel vaincu, a appris de ses défaites, copiant les fantassins automates de première ligne, renonçant à ses tentatives de prise de la capitale Limsdal par le fjord. Pour la première fois, l’issue est incertaine, et la victoire de Rakeshin possible. Le roi Yalmar étant confit dans ses banquets, Ederinn Maley, le premier ministre et général aguerri, a la charge du royaume entre ses mains, et bien qu’il lui en coûte, il n’envisage qu’une seule solution : réveiller le Monstre tutélaire d’Arensdaal, un démon qui s’incarne dans un habitant. Dix ans plus tôt, lors de la dernière guerre, c’est la reine Ellinor qui avait été possédée par le Monstre. La paix était revenue au prix de la vie de la souveraine. L’ennui, c’est qu’une fois en possession d’un corps, le Monstre ne distingue pas ses alliés des ennemis, massacrant sans vergogne les deux camps. Et que seule la mort de l’hôte bannit le démon.
Prenant conseil auprès de la princesse héritière Elyana, digne descendante d’Ellinor et future grande reine, Maley est prêt à se sacrifier pour le royaume. Mais c’est le Monstre qui choisit son hôte…



Après de beaux succès en SF et en fantastique, Carina Rozenfeld, la jeune autrice du « Mystère Olphite », son premier roman très remarqué en 2008, se taille une place de choix dans le paysage de la fantasy française. Car derrière quelques accents jeunesse trompeurs, elle livre avec Zalim un haletant premier tome très sombre.
Certes, dès la couverture, magnifique, de Benjamin Carré, on serait tenté de croire que les dés sont jetés, que Zalim, malgré les vœux d’Eredinn Maley, va s’incarner dans la princesse, au grand dam de tout le royaume. C’est beaucoup plus compliqué. Carina Rozenfeld va nous laisser mariner, plus ou moins agréablement, tout comme ses personnages, Maley en tête, dans un inconfortable doute pendant la quasi-totalité du livre, multipliant les suspects, les hôtes potentiels, nous rendant paranoïaques au point de tiquer dès que l’un ou l’autre se plaint d’une mauvaise nuit ou de cauchemars. Une horreur pour les nerfs mais un immense plaisir de lecture, car tout cela est mis en scène à la perfection.

Mais ce suspense n’est pas tout, loin de là. L’univers, sous ses dehors gentillets – un nom qui rappelle l’Arendale dans « Frozen » des studios Disney, une population débonnaire et ouverte aux autres, à la diversité – nous est dès le début présenté à sa marge, dans un conflit qui tourne mal. Dans la boue, le sang et les larmes, pour rester poli et propre. Dans les cadavres déchiquetés par les automates. L’ennemi, Rakeshin, nous est présenté comme mauvais, revanchard. Des gens du Sud, à la peau hâlée, jaloux des Arensdalliens pâles. Une pointe de racisme ? Balayée très vite, car ce n’est là que l’avis des dirigeants. Nous allons suivre Jad, un soldat, un homme de troupe, désabusé par les combats, qui n’a plus ce feu sacré, cette fibre patriotique, cette hargne contre l’ennemi. Laissé pour morts par ses camarades, il sera même soigné par l’autre camp. Le trait peut paraître un peu gros, mais politiquement et militairement Rakeshin est jusqu’au-boutiste. Extrême et borné comme un éternel perdant qui veut une revanche qui lui coûtera toujours plus cher. En face, Arensdaal, jusque-là supérieur, nous est décrit comme celui qui se défend, avant de porter le fer chez l’agresseur pour lui passer le goût de l’invasion. Dans son droit légitime. Un rien manichéen, quand même, mais pas incohérent. Surtout que cette fois, l’équilibre des forces a changé.
A moins de réveiller, une nouvelle fois, le Monstre.

Une grande part de l’aspect psychologique du roman tourne autour de ce nécessaire sacrifice. Maley, en bon serviteur du royaume, est prêt à le faire. Mais sa plus grande crainte, après les éventuels dommages collatéraux provoqués par le monstre, serait qu’il s’incarne dans quelqu’un qui lui est cher. Et les candidates ne manquent pas.
Commençons par dire que la possession d’Ellinor lui a brisé le cœur. Le ministre aimait profondément sa souveraine, au point qu’on s’interrogera tout le long sur l’identité véritable du père d’Elyana. Est-ce Yarmal, ce souverain mou, incapable ? Ou Ederinn Maley ? L’amour paternel qu’il éprouve pour la princesse, qu’il a vu grandir, ne dépasse-t-il pas la prévenance d’un ministre pour sa future reine ?
Jad porte une autre part de la tension psychologique. Lucia, soi-disante infirmière mais vraie sorcière dévouée corps et âme à Maley, lui a « lavé le cerveau », implantant en lui un profond dégoût de la guerre et une hâte de rentrer au pays. Hélas, revenu dans son camp, jugé déserteur, un mage rakeshin, nettement moins délicat, lui fait subir le traitement inverse, lui ordonnant de trouver et de tuer l’hôte du Monstre. Ces deux consignes, pas forcément contradictoires, vont forger, renforcer les choix du jeune soldat, et par quelques coups du sort l’amener au plus près du pouvoir, le forçant à patienter tant que le monstre n’est pas identifié. Cela lui permettra de se défaire en partie des préjugés sur ses voisins, endoctrinement soigneusement entretenu par ses supérieurs, voire de tomber amoureux.

On a déjà évoqué Lucia. Les femmes sont au centre de cette histoire. La princesse Elyana, qui nous semble initialement fragile, surprotégée depuis la mort de sa mère, s’avère bien plus forte, et déterminée à marcher dans les pas d’Ellinor. Kaia, sa sœur adoptive, orpheline rakeshin, permet d’évoquer à mots feutrés une certaine différence. Le roi ne fait aucun mystère de sa préférence pour sa fille biologique, et qu’elle ne peut prétendre au trône, mais le peuple l’aime tout autant, et les deux sœurs sont complémentaires en force et en caractère, et peuvent se reposer l’une sur l’autre. Autre femme au tempérament bien trempé, Agda, la nouvelle jeune épouse du roi, loin d’être une créature faible de corps ou d’esprit.
Cette place des femmes, leur force et leur liberté, parfois mise à mal par le pouvoir masculin, est un thème majeur dans les romans de l’autrice, et dans « Zalim », il est poussé encore plus loin, avec une monarchie nordique où les femmes règnent, officiellement comme officieusement. Le roi, qui sort de sa léthargie au fil des pages, a bien conscience de l’incongruité de son intérim, de cette place qui n’est pas la sienne, du rôle qu’il a du endosser sans y être préparé. Un discours qu’on a davantage l’habitude d’entendre dans la bouche d’une souveraine. La bonne idée, ici, est la reconnaissance de l’échec du roi, première étape de sa rédemption. L’autre élément révélateur est l’attitude d’Eredinn Maley, sa déférence à Elyana, même si comme dit plus haut, les raisons peuvent en être multiples.
Autre liberté des femmes, celle de leur sexualité. Certes, dans le cercle royal, les mariages sont politiques, en témoigne le remariage du roi ou les nombreuses demandes présentées à Elyana lors du bal, mais on ressent, de manière diffuse, une grande tolérance générale. La liaison affichée entre Eredinn et Lucia, par exemple. Les amours de Kaia devront néanmoins rester secrètes, mais leur simple possibilité est révélatrice des mentalités.

« Zalim » est donc très dense et bourré d’excellentes choses. Balayant très vite l’apparent manichéisme du conflit, s’attachant aux destinées d’une poignée de personnages attachants et plus complexes qu’ils n’y paraissent, il bénéficie d’un suspense très bien entretenu et délivre un puissant message pacifiste. Une réussite, ni plus, ni moins ! dont on a hâte de lire la suite.


Titre : Zalim
Série : Zalim, tome 1
Auteur : Carina Rozenfeld
Couverture : Benjamin Carré
Éditeur : Scrineo
Collection : Fantasy
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 348
Format (en cm) :
Dépôt légal : octobre 2016
ISBN : 9782367404394
Prix : 16,90 €



Nicolas Soffray
18 octobre 2017






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