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Le Travailleur de la Nuit
Matz et Léonard Chemineau
Rue de Sèvres

Quel magnifique ouvrage que ce “Travailleur de la Nuit” ! Matz et Chemineau m’avaient déjà enchanté avec l’histoire extraordinaire de “Julio Popper, le dernier roi de Terre de Feu”. Là, ils se sont infiltrés dans la vie d’Alexandre Jacob, de son adolescence à sa fin de vie en 1954, en cette nuit où cet esprit libre choisît de se donner la mort pour ne pas finir seul, entre chien et chats et ainsi faire la nique aux infirmités de la vieillesse.
Toute sa vie, ou presque, fut marquée du sceau de la révolte contre une société qui ne lui avait laissé que trois choix : le travail, la mendicité et le vol. Le premier lui plaisait, mais à quoi bon suer sang et eau pour l’aumône d’un salaire. La mendicité, c’est la négation de toute dignité. Il ne lui restait plus que le vol, car tout homme à droit au banquet de la vie. Et dans ce domaine il va exceller.



L’album débute lors de son procès, au palais de Justice d’Amiens, le 8 mars 1905. Il a 26 ans et affiche des positions en désaccord total avec cette société, l’Etat et à sa justice.

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Là, il reprend pour l’assistance le fil de sa vie, alors qu’il n’a que 11 ans et court les dock de Marseille, cherchant les petits boulots et, surtout, un embarquement. Il a découvert Jules Verne, depuis il veut aller voir au-delà de l’horizon.
Engagé comme mousse, il trime dur et découvre Oran, Dakar, Cotonou, Accra, Abidjan, Monrovia ou encore Conakry, marqué à jamais par le même spectacle de misère : l’exploitation de pauvres diables, maltraités, battus, insultés, pour gagner des clopinettes. Non, la réalité n’était pas belle à voir, au point que son exemplaire des “Voyages Extraordinaires” finira au fond de la rade ! Il a déjà fini de rêver.

Pourtant, il reprendra la mer, cette fois comme timonier novice, un peu mieux payé. Passant par le Canal de Suez, il part pour Sydney et convoie des évadés du bagne de Nouvelle-Calédonie, une expérience qui le marque terriblement. À 13 ans, il déserte pour échapper au viol qu’un vieux marin pédophile lui promet férocement. Les galonnés du bord se foutent de son sort... Il fuit et devra en répondre devant la justice à son retour à Marseille. Pendant quatre ans, il travaille comme un fou, navigue pour toujours envoyer un peu d’argent à sa mère qu’il chérit, chope les fièvres et doit finalement dire adieu à la mer... Il a 17 ans.

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C’est à cette époque qu’il rencontre Jules, les mouvements anarchistes et surtout Rose... et finira par épouser la seule solution que lui laisse la société : le vol. “Les Travailleurs de la Nuit” vont écumer les coffres des maisons des nantis, de ceux qui s’enrichissent sur la misère des travailleurs. Plus de 150 cambriolages, où il aime laisser une carte souvenir signée Attila (on pense qu’il a inspiré Maurice Leblanc pour son célèbre Arsène Lupin). Selon les principes de Georges Darien (« Le Voleur ») qui l’inspirent, il veut vivre en volant ce que gagnent ou dérobent les gouvernants, les propriétaires et les manieurs de capitaux. C’est une des meilleures périodes de sa vie, avec Rose...

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L’histoire livrée par Matz est forte, riche encore du temps du bagne et d’une fin de vie passée à toujours refuser les règles des séides de l’Etat. Jusqu’au bout, il luttera pour la liberté, opposé obstiné aux mécanismes destructeurs d’une société vampirique, qui ne le laissera jamais en paix, le conduisant, seul et fatigué, un soir de 1954, à décider du moment de sa mort. Matz s’est emparé de ce destin unique, riche de plusieurs vies, avec passion, Chemineau lui a donné la force d’un dessin plein de conviction et les couleurs d’une aventure humaine hors normes. C’est beau, fort, poignant, cruel, mordant, ironique, sombre, à l’image d’une vie rebelle à ne jamais accepter de courber l’échine.

Ce portrait d’un révolté toujours resté fidèle à ses principes est une réussite absolue et un des grands albums de 2017.


Le Travailleur de la Nuit
- Scénario : Matz
- Dessin et couleurs : Léonard Chemineau
- Éditeur : Rue de Sèvres
- Pagination : 128 pages couleurs
- Format : 21 x 27,5 cm
- Dépôt légal : 19 Avril 2017
- Numéro ISBN : 9782369812739
- Prix public : 18 €


À lire sur la Yozone :
Julio Popper, le dernier roi de Terre de Feu


Illustrations © Léonard Chemineau et Éditions Rue de Sèvres (2017)


Fabrice Leduc
6 octobre 2017






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