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Guide de survie pour le voyageur du temps amateur
Charles Yu
Gallimard, Folio SF, n°584, traduit de l’anglais (États-Unis), science-fiction, 328 pages, août 2017, 8,20€


« La bonne nouvelle, c’est qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter : aucune chance que vous changiez le passé. La mauvaise nouvelle, c’est qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter : vous aurez beau vous donner tout le mal du monde, aucune chance que vous changiez le passé. »

On l’aura compris d’emblée : on n’est pas dans une histoire de voyage temporel classique, mais dans une longue divagation, un monologue entrecoupé d’extraits tirés du « Guide de survie pour le voyageur du temps amateur », notules consacrées pour l’essentiel à des explications lacunaires sur ce que sont l’univers 31 mineur et autres détails disparates tels que la conduite à tenir lorsque l’on se retrouve piégé dans une boucle temporelle ou la description d’un véhicule chronogrammatical à norme standard. Le narrateur, qui se présente comme un réparateur de machines à voyage temporel, apparaît comme un individu assez quelconque, ce dont il convient volontiers : “Parfois, écrit-il, quand je me regarde dans le miroir, je pourrais jurer que mon reflet a l’air déçu. Il y a quelques années, je me suis rendu compte qu’il n’y a aucun domaine dans lequel je suis vraiment bon, mais qu’en plus je ne suis même pas particulièrement doué pour être moi-même.

« On ne pourra jamais récupérer le moment original tel qu’il était avant d’être catégorisé. À aucun moment nous n’avons voix au chapitre. »

Nous suivons donc cet individu, lui-même accompagné de son chien Ed dont l’existence est douteuse, d’une intelligence artificielle du nom de Tammy et de dispositifs d’assistance diverse tels que la Ratte, ou Ressource d’Analyse Textuelle de Travaux Ecrits, pour une promenade décousue à travers une trame narrative sérieusement effilochée, si du moins elle existe. On ne saurait en vouloir à l’auteur de ne pas adopter une narration tout à fait classique, tant les voyages temporels tendent habituellement à brouiller et rebrouiller les cartes de la chronologie habituelle. Pourtant, même si l’on a droit ici et là à quelques réflexions sur le sujet, on n’aura pas vraiment droit à un véritable voyage temporel.

«  Je m’efforce de retranscrire un texte qu’en un sens je n’ai pas encore écrit, mais que dans l’autre j’ai déjà écrit, ou vu autrement, que je suis perpétuellement en train d’écrire et, finalement, que je n’écrirai jamais.  »

Il y a bien ici et là des jeux sur les temps grammaticaux en relation avec le voyage temporel, mais c’est du déjà-vu depuis longtemps. Il y a bien en effet un « livre dans le livre », et même un second, mais cela ne suffit pas à faire œuvre véritablement littéraire. Il y a bien des passages sur l’enfance, avec notamment une série de gadgets baptisés « kit de survie pour le voyageur temporel » et proposés à la commande, et quelques autres sur la relation père-fils, mais abordée de manière assez superficielle. Il y a, ici et là, comme un semis d’approches, de thématiques, de réflexions, qui mises bout à bout ne suffisent pas vraiment à faire un livre.

« J’agrippe mon arme de service à neutralisation de paradoxes prototypique et je porte l’arme sur sa poitrine, mais de la main droite il repousse le canon et essaie de le repousser vers le sol.  »

Concernant le voyage temporel lui-même, c’est vrai, on croisera quelques individus coincés dans des boucles temporelles. Et si l’auteur a débuté son ouvrage en expliquant que l’on ne peut rien changer quoiqu’il arrive et qu’il ne sert à rien d’essayer de liquider ses progéniteurs ou soi-même, il semble pourtant qu’il se soit lui-même laissé aller à une telle tentative, et qu’il soit confronté à quelques difficultés imprévues.

Un peu de légèreté, un peu d’humour façon « H2G2 Guide du voyageur galactique  » de Douglas Adams, un peu de nonsense à la Monthy Python, mais aussi, en toute objectivité, une part non négligeable de remplissage. Une prose banale, un ton sans réelle originalité, et, finalement, sur une thématique aussi potentiellement riche que celle du voyage temporel – et sur laquelle nombre d’auteurs continuent à trouver des variantes passionnantes – assez peu d’inventivité vraie, de créativité, de fantaisie. On l’aura compris : ce « Guide de survie pour le voyageur du temps amateur  » fait partie des livres qui divisent. Il séduira les uns, lassera ou irritera les autres, et sera sans doute rapidement oublié par beaucoup.

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Titre : Guide de survie pour le voyageur du temps amateur (How To Live Safely in a Science Fictional Universe, 2010)
Auteur : Charles Yu
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Aude Monnoyer de Galland
Couverture : Gérard Dubois
Éditeur : Gallimard (édition originale : Editions de l’Ogre, 2016)
Collection : Folio SF
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 584
Pages : 328
Format (en cm) : x x
Dépôt légal : août 2017
ISBN : 9782072713736
Prix : 8,20€


Un peu de voyage temporel sur la Yozone :

- « Tous nos contretemps » d’Elan Mastai
- « La Parallèle Vertov » de Frédéric Delmeulle
- « Les Mansuscrits de Kinnereth » de Frédéric Delmeulle


Hilaire Alrune
15 octobre 2017






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