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Puissants (Les), tome 1 : Esclaves
Vic James
Nathan, roman (Grande-Bretagne), uchronie/dystopie, 440 pages, mai 2017, 17,95€

Dans une Angleterre uchronique, lors de la Révolution des Egaux au XVIIe siècle, la monarchie a été renversée par une aristocratie dotée du Don, un pouvoir fabuleux capable de créer, modeler, influencer, détruire. La société en a été changée en profondeur, de nouvelles lois édictées, dont une qui impose à chaque citoyen dix ans de travail gratuit, d’esclavage, la plupart du temps dans une ville-usine en périphérie des grandes métropoles. La jeune Abigail, promise à un brillant avenir de médecin, croit avoir trouvé la parade pour éviter que sa famille soit déchirée pendant une décennie : elle a demandé à ce que tous intègrent le service personnel de la famille Jardine, descendante du régicide et colonne vertébrale du gouvernement depuis deux siècles.
Hélas, il n’y a pas d’emploi pour son frère Luke, qui est expédié sans douceur à Millmoor, dans la banlieue de Manchester.
Le choc est également violent à leur arrivée à Kynestone, le domaine Jardine. La magie imprègne les murs, et les 3 héritiers sont très différents. Gavar, l’héritier en titre, semble une brute, mais surprotège la petite fille qu’il a eue avec une non-Douée, domestique morte peu avant, et de sa main. Jenner, le cadet, est dépourvu de Don, ce qui lui vaut un mépris certain de son père. Enfin, Silyen paraît le plus dilettante, mais dissimule un esprit calculateur et un Don surpuissant, dont il compte bien tirer profit pour tirer les ficelles dont sa naissance tardive l’a privé...
La vie à Kynestone est donc tendue. Abi s’inquiète pour sa petite sœur, Rose, à qui on a confié les soins de la petite Libby, car la fillette se rapproche dangereusement de l’Héritier. Mais elle se ronge davantage les sangs pour Luke, qu’elle espère faire muter auprès d’eux grâce à sa proximité avec Jenner.
Après une rude acclimatation dans la ville ouvrière, dont il a découvert certaines réalités un peu éloignées des lois en vigueur, Luke a rencontré Renie, une jeune voleuse, qui lui propose de « faire le bien » en « rendant des services », palliant à la mauvaise gestion de la ville et au mépris des encadrants pour le personnel esclave. Très vite Luke se prend au jeu et devient un rebelle. Lorsque le docteur Jackson propose de pousser les gens à se soulever contre la loi esclavage, il ne recule pas, malgré le danger.



L’uchronie dystopique de Vic James m’a scotché. Si elle n’est pas exempt de passages obligés, son histoire sait nous surprendre, en bien, en analysant finement l’âme humaine. Si ces héros jeunes adultes, Abi et Luke, sont forcément « bons », cette tentation du bien n’est pas une évidence dans une société où le peuple est soumis et supporte sans broncher cette convention des Jours d’Esclavage.
Si les parents Hadley passent assez vite à la trappe, le destin des trois enfants est très prenant. L’idée d’Abigail, les faire engager tous à Kynestone, était bonne, mais elle ne pouvait imaginer qu’ils seraient séparés, et que la demeure jardine s’avérerait plus dangereuse pour la cohésion familiale que dix années à trimer dans une ville-usine. L’aînée chercher malgré tout à limiter la casse, mais les événements semblent se liguer contre elle : le seul Jardine sur lequel elle a un tant soit peu d’influence, Jenner, n’a aucun poids ; la petite Rose, toute fière et investie de sa responsabilité, passe sous la coupe de Gavar, comme seule une fillette de dix ans peut le faire, avec un mélange de sérieux et de naïveté. Pire, alors que les tensions s’aggravent, et malgré l’exemple de la mère de Libby, Abi se sent inexorablement attirée...

La trame d’Abi permet de suivre les activités à Kynestone, la politique, et la vie du côté des Egaux, dénomination un brin ironique pour une caste qui a asservi 99% de la population anglaise. Au passage, sera aussi évoquée la situation internationale, puisque le Don ne se cantonne pas à la seule Angleterre. La France a fait sa Révolution, basculé dans la démocratie à laquelle le gouvernement britannique se refuse.
Et, on l’a compris, la politique est l’affaire de la famille Jardine. Sans trop en éventer, Lord Jardine père cherche un moyen de se rasseoir pour une décennie sur la fauteuil de Chancelier, ou à défaut y installer au plus vite Gavar, son Héritier décevant. Car Gavar n’a pas la finesse ni la sournoiserie de son père, et aucun goût pour les manigances.On le découvre peu à peu, malgré son acte horrible dès l’introduction, comme un personnage certes violent mais entier et fragile, en bute à un père qu’il déçoit constamment. Il en devient relativement attachant, presque autant que Jenner, le sans-Don, vilain petit canard sans marge de manœuvre.
Le danger vient de Silyen. Dernier-né, il ne peut prétendre à rien, mais son Don est puissant : il est le Portier du Domaine, capable d’ouvrir comme d’en verrouiller les accès, et il domine le personnel sous un charme de fidélité, coupant cout à toute tentative de rébellion. Ce mélange d’impuissance politique et de surpuissance magique le pousse à rééquilibrer les curseurs en sa faveur, et dès les premiers chapitres, il se révèle manipulateur chevronné, n’hésitant pas à jouer chaque coup possible, au bénéfice immédiat ou bien plus tardif. Libre de son temps, il se plonge dans l’étude du Don, exercice auquel personne ne s’est jamais prêté, et va là également en tirer de grands avantages. S’il était animé de bonnes intentions, comme on pourrait initialement le croire lors de son premier chantage - il demande au Chancelier de proposer l’abolition des Jours d’Esclavage - il est probablement le grand méchant de cette histoire, ambitieux et individualiste, et pourra sans doute faire face à son père dans les volumes suivants.

Luke, à l’inverse, est un modèle d’espoir. Tombé au plus bas, isolé de sa famille, battu, il relève la tête et lorsqu’on lui propose d’aider les gens au lieu de s’écrouler sur son matelas après une journée épuisante, il dit oui. Pur altruisme, résultat de son éducation. De même qu’il hésite, un bref instant, lorsqu’il s’agit de passer à la rébellion ouverte, violente, dangereuse pour lui mais surtout ses proches. Doc Jackson lui laisse de nombreuses portes de sortie, mais il continue, préférant le bien commun à sa seule existence. Bon, la présence d’une jolie fille, prénommée Ange, lui donne aussi quelques ailes, mais c’est secondaire.

Difficile d’aborder tous les aspects du livre sans trop en dévoiler. Le jeune âge des personnages principaux en fait forcément un moment d’apprentissage, de choix, de construction de leur personnalité, mais la violence, notamment sociale, dans laquelle ils évoluent résonne clairement avec notre monde actuel. Nous avons le chômage massif, ils ont l’esclavage décennal, autre forme de contrainte physique, réductrice et humiliante. La rupture entre les élites et le peuple est consommée, et leur seule forme de réponse est la violence. La manœuvre de Silyen, avec cette proposition de réforme, déstabilise considérablement cette caste, dont seules de rares voix discordent.
On regardera aussi la place des femmes, de Lady Jardine, qui ne « voit » plus les esclaves à son service, aux sœurs Matravers, dont la cadette, fiancée à Gavar, espère bien par ce mariage arrangé monter bien plus haut qu’aucune autre avant elle...
Tout cela est très sombre, cruel, mais Vic James réussit donc à équilibrer les aspects positifs et négatifs entre ses personnages, nous laissant entrevoir un semblant d’espoir, la possibilité que tout bascule. Dans le grand rendez-vous politique final qui se tient à Kynestone, on y croit. Et effectivement, tout bascule. Mais pas du tout comme on le souhaiterait. pour le pire. Et alors qu’on avait, dans la dernière centaine de pages, presque relâché notre souffle, de soulagement, on n’a maintenant qu’une hâte : lire la suite, pour savoir jusqu’où nos héros, anciens et nouveaux, peuvent tomber et se relever...

Un trait d’adolescence mélangé avec beaucoup de politique de coulisses, une ode à la révolte, au refus de vivre à genoux, un terrifiant rappel de « l’ordre naturel ».
Ceux qui, pour patienter, veulent découvrir d’autres histoires de révoltes pourront se tourner vers les 4 tomes de la série « CIEL » de Johan Héliot ou le magnifique roman « Chroniques d’un rêve enclavé » dans lequel Ayerdhal transporte la Commune de Paris en pleine fantasy.


Titre : Esclaves (Gilded cage, 2017)
Série : Les Puissants, tome 1 (Dark Gifts, 1)
Auteur : Vic James
Traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) : Julie Lopez
Couverture :
Éditeur : Nathan
Collection : Littérature
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 440
Format (en cm) :
Dépôt légal : mai 2017
ISBN : 9782092570388
Prix : 17,95 €



Nicolas Soffray
2 octobre 2017






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