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Rêves rouges (Les)
Jean-François Chabas
Gallimard Jeunesse, Scripto, roman (France), jeunesse canadienne, 278 pages, mars 2015, 11,90€

Lachlan Ikapo vit avec sa mère, Flower, à Kelowna, près du lac Okanagan, dans l’Ouest canadien. Hors de la réserve. De ses racines indiennes, de son père, l’ado ne sait pas grand-chose, le sujet est tabou à la maison. La vie n’est pas facile, et la jeune mère célibataire est aimante mais souvent inflexible, car tel est le prix de sa liberté vis-à-vis des siens, des Blancs, des hommes.

Cette année, au collège, est arrivée Daffodil, une fille aux magnifiques yeux mauves, qui a la manie (et même la maladie) de s’arracher les cheveux, cils, poils, en cas de stress. Et Edward, le petit chef de bande de la classe, l’ancien meilleur ami de Lachlan, en fait immédiatement son bouc émissaire, la traitant d’anormale... Au grand dam du jeune Indien, qui en est déjà tombé amoureux.
Pour Lachlan, ce sera l’année des choix, et de l’abandon de la tiédeur, des reculades, des hésitations, car chacune lui coûtera très cher...

Dans le lac, veille N’ha-a-itk, ou Opogopo, Méchant du Lac, un immense serpent, mi-monstre mi-divinité. Plusieurs légendes circulent sur ceux qui l’ont vu, et leur destin funeste. Et ce jour-là, Daffodil et Lachlan le voient, et cette rencontre catalysera tout le reste.



La collection Scripto est un écrin à petits bijoux, souvent moins marqués par les genres de l’Imaginaire (ce qui explique que ma lecture est un peu tardé) mais ô combien merveilleux.
Dans « Les Rêves rouges », Jean-François Chabas nous emporte au Canada, durant quelques semaines caniculaire, dans une famille compliquée et une petite communauté qui ne l’est pas moins.
Au coeur de cette histoire, Lachlan, élevé par sa mère, loin de son peuple, coupé de toute famille. Lorsque commence le roman, on découvre qu’il vient aussi de se couper de sa bande de copains, notamment pour se rapprocher de Daffodil, pour qui il a le coup de foudre. Étrangère (sa famille vient d’arrivée d’Ottawa), souffrant de cette étrange manie de s’arracher les cheveux, elle est vite mise au ban de la classe (voire de l’école), mais sans que cela soit dit, Lachlan se retrouve davantage en elle. On apprendra, c’est un des enjeux principaux de l’histoire, les autres raisons qui lui ont fait couper les ponts avec Edward le vicieux et sa bande de Rémoras.
Lachlan est donc seul dans la vie, seul avec sa mère, Flower Ikapo, une jeune femme qui a préféré couper tous les ponts avec sa culture, son peuple, plutôt qu’abandonner son bébé. Quatorze ans plus tard, l’affront mutuel n’est toujours pas digéré, et les deux camps s’ignorent effrontément lorsqu’ils se croisent, au grand dam de l’ado qui voudrait connaître, sinon ses origines, au moins les membres de sa famille...
Mais non, Flower est inflexible, un roc, qui se donne entièrement pour son fils, lui imposant des limites strictes mais aussi capable de prendre son parti. En mère célibataire d’un garçon, on comprend qu’elle veut en faire un homme bon, juste, honnête, loin des modèles masculins qu’elle a connus. Elle est mère, tutrice, formatrice de sa conscience, mais elle n’est pas un carcan trop serré, ni un œil qui voit tout, puisqu’une partie du passé de Lachlan lui est inconnu. Elle est également épuisée, à être toujours sur le qui-vive, seule à porter le poids de leur petit foyer.

Dans « les Rêves rouges », tout s’articule autour des amours contrariés de Lachlan et Daffodil. Contrariés par les hésitations du jeune homme, ses petites lâchetés regrettables, lorsqu’il lui faut faire un choix difficile, accepter de tracer un trait sur une partie de sa vie au profit d’une nouvelle. Lorsqu’il hésite, d’un geste infime, à prendre le parti de Daffodil qui clame haut et fort, en plein réfectoire, qu’elle a vu Ogopogo, cet instant lui coûtera cher : en plus d’un coup de poing, il encaisse le mépris de son aimée. Regagner sa confiance et son amour ne sera pas évident.
Parallèlement, le garçon est victime d’attaques : cela commence par une banderole raciste déposée devant chez eux, cela continue par des tirs de billes d’acier au lance-pierres, qui le renvoient à l’hôpital. La police s’en mêle, mal. Tout se complique, Lachlan suspecte Edward mais le jeune tyran est trop intelligent pour une manœuvre si brutale, et semble sincèrement ignorant des faits. Qui, alors ? Le père de Daffodil, raciste notoire qui bat son épouse et interdit à sa fille de fréquenter cet Indien ?

En toile de fond, toujours Ogopogo. Les deux enfants le cherchent, comme une preuve de ce en quoi ils croient, comme une ancre à ce monde capable du meilleur comme du pire, comme une bravade aux légendes, comme la preuve de leur amour encore inavoué. Autour d’eux, des couples se forment, l’armure de Flower se craquelle au contact d’un masseur veuf et de son fils, géant attardé, d’autres se brisent.
Le serpent géant... existe-t-il vraiment ? On le découvrira. Mais au statut de légende, il est un catalyseur efficace dans cet âge d’apprentissage. L’auteur en fait également un artefact psychologique, un miroir de l’âme, qui met chacun face à son passé caché, ses turpitudes, et vous pousse à vous mettre en règles avec ces ombres et les dissiper. Un exercice difficile à tout âge, sitôt sorti de l’enfance, et qui peut détruire comme apaiser. Une habile conclusion pour le roman, grâce à ce deus ex machina, qui use d’un élément fantastique, merveilleux, propre à l’imaginaire de groupe, pour pousser les personnages à prendre leurs responsabilités.

« Les Rêves rouges » parlent de liberté et des barreaux qu’on s’impose ; d’amitié, de loyauté et de trahison, et de toutes leurs conséquences ; d’audace, de courage et de lâcheté. De petits riens qui changent tout, en bien ou en mal, dans nos vies. De ces choix, souvent difficiles, mais qui n’appartiennent qu’à nous, pour suivre la bonne voie, celle dictée par notre cœur, par les conseils de ceux qui nous aiment, parents, amis. Et d’un serpent géant après lequel on court, sans savoir que lui sait toujours où nous trouver. On espère le trouver, mais on le regrette aussi. Serait-ce la vérité, tout simplement ?

Au risque de me répéter, les romans de la collection Scripto ne m’ont jamais déçu. Très bien écrit, « les Rêves rouges » nous laissent pénétrer les pensées de son héros, nous laissent entrevoir ses propres blocages, ces moments qu’il souhaiterait pouvoir oublier, effacer. L’immersion dans l’esprit de cet adulte en formation est très réussie, et on apprécie de le voir se dessiller peu à peu sur certains sujets, de le voir changer, accepter de perdre certaines choses pour en gagner d’autres, dépasser ce risque de l’échec.
Les sujets abordés sont très contemporains et violents : outre le racisme, dont l’irruption surprend le jeune homme qui n’en avait jamais souffert frontalement, l’auteur aborde bien sûr le harcèlement scolaire, le droit à la différence, les violences faites aux femmes, la condition des mères célibataires et la pauvreté. Jean-François Chabas en tisse une trame sociale dense et cohérente autour de son intrigue mêlant amour, fantastique et attaques mystérieuses.

Très agréable à lire malgré mon adolescence depuis longtemps passée, « les Rêves rouges » nous rappelle quelques leçons essentielles pour vivre en paix avec soi-même, sans serpent géant. A mettre entre toutes les mains, car on n’est jamais tout à fait sorti des affres de cet âge.


Titre : Les Rêves rouges
Auteur : Jean-François Chabas
Couverture : Marguerite Courtieu
Éditeur : Gallimard
Collection : Scripto
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 278
Format (en cm) : 20 x 13 x 1,2
Dépôt légal : mars 2015
ISBN : 9782070665587
Prix : 11,90 €


Quelques Scripto sur la Yozone :
Le regard des Princes à Minuit, d’Erik L’Homme
La Dose, de Melvin Burgess
TK, l’important c’est d’y croire, de Philippe Laborde


Nicolas Soffray
8 septembre 2017






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