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Hiver du magicien (L’)
Jérôme Sorre
La Clef d’Argent, LoKhale, novella (France), merveilleux fantastique, 111 pages, septembre 2017, 6€

Tandis que Besançon est encore secoué des troubles de la Révolution, le petit Charles Nodier, brillant élève un peu porté aux vagabondages de l’esprit, est attiré dans une église mise à sac. Là, dans un recoin d’ombre, quelque chose l’appelle et l’effraie en même temps. Il découvre là un homme, enfermé, et après de premières réticences, accepte de lui parler. L’homme est captif, il a besoin d’une clé, que seul Charles peut lui trouver. Car seul Charles semble en mesure de le voir et l’entendre.
Tandis qu’ils s’apprivoisent mutuellement, Charles va découvrir et se prendre à croire à une chose incroyable : la magie... Car l’homme se prétend magicien, venu de l’Est, et sa présence ici semble le résultat d’un puissant sortilège.



Je ne vous en dévoile pas davantage, car le merveilleux de cette histoire n’a d’égal que sa brièveté, à la façon d’un songe.
Si la spécificité de la collection LoKhale est de mettre l’accent sur une ville, Besançon semble ici s’effacer quelque peu derrière son illustre enfant. Mais cette histoire ne se passe pas à Besançon sans raison, car l’essence même de la ville est au centre de l’intrigue, comme vous le découvrirez.
Le héros est donc Charles Nodier, initiateur du romantisme, dont l’auteur s’empare avec talent de l’existence mouvementée, de son enfance studieuse auprès d’un père maire de la ville, à sa nomination, vingt années plus tard, à la direction de la bibliothèque municipale de Lubjlana, la capitale slovène. De ces miettes d’un étonnant parcours, Jérôme Sorre tisse une aventure merveilleuse, un épisode signant la fin de l’enfance du jeune Nodier, lui faisant tourner le dos aux jeux de ses semblables tout en ouvrant grand en lui les portes de l’émerveillement.

Car, c’est paradoxal, lorsque des hommes de la trempe politique de son père s’imaginent un homme fait lorsqu’ils laissent derrière eux contes, magie et autres enfantillages, la révélation chez le petit Charles se fera à l’inverse : ce dont il va être témoin et acteur le confortera toute sa vie dans l’idée que la magie, l’émerveillement, existe, et qu’il faut accepter d’y croire pour la déceler là où elle subsiste.

C’est aussi une histoire tragique, une histoire d’amour impossible entre le magicien et une femme qui lui est en tous points opposée. En dissipant lentement les ombres autour de son personnage, Jérôme Sorre laisse planer le doute sur son camp - sorcier ou magicien ? Est-ce que cela a un sens ? Portés par l’enthousiasme de Charles, mais aussi par sa frayeur enfantine - le garçon n’a tout de même que dix ans, et les scènes de pillages dont il est témoin ne lui brossent guère le portrait d’une humanité bienveillante - nous hésitons de même. D’autant que l’homme ne cherche pas à se faire aimer, déterminé à laisser le moins de traces possible de son passage dans le Besançon de 1790. Mais il a besoin de Charles. Il a besoin qu’on continue à croire en la magie.

On trouve dans « L’Hiver du Magicien » tout ce qui fait le talent de Jérôme Sorre : une capacité à émerveiller malgré une noirceur parfois terrifiante, une profonde et belle humanité derrière la violence de l’existence. La peur, la cruauté, la mort rôdent, nous laissant craindre le pire à chaque instant, nous refusant le relâchement, l’assurance tranquille que rien de grave n’arrivera. Mais dans cette noirceur fuligineuse, pétillent quelques étincelles d’espoir, de magie, de beauté, rares étoiles sur un ciel de nuit, qui n’en sont que plus brillantes.

On n’hésitera donc pas, sortant émerveillé de cette histoire, à aller regarder les autres écrits de l’auteur, comme le recueil « Cellules » à La Clef d’Argent, ou les aventures du Club Diogène chez Malpertuis, avec son complice Stéphane Mouret. Signalons toutefois que le ton y est plus sombre, et l’espoir plus rare. Mais la plume tout aussi belle.

Un mot sur le dossier “Rêver la réalité chez Charles Nodier” signé Alain Chestier : quelques pages concises et très éclairantes sur la vie de Nodier et sa relation au surnaturel, très différente de ses contemporains écrivains.


Titre : L’Hiver du Magicien
Auteur : Jérôme Sorre
Couverture : Léo Gontier
Éditeur : La Clef d’Argent
Collection : LoKhale
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 6
Pages : 111
Format (en cm) : 11 x 17,3 x 1
Dépôt légal : septembre 2017
ISBN : 9791090662469
Prix : 6 €



Nicolas Soffray
17 septembre 2017






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