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Toy Boy et autres leurres
Alain Dartevelle
Academia, Livres Libres, nouvelles (Belgique), 165 pages, mai 2017, 17€


Si, avec l’inscription de la styliste internationale Anna Winfall sur le site de rencontres Intermédium, « Toy Boy » commence comme un simple récit libertin, il ne tardera pas à sortir de ce cadre étroit, et le bellâtre à uniforme chamarré convoqué par l’auteur ira lui aussi bien au-delà de sa simple fonction. Pas forcément compliant, mais toujours prêt à citer un écrivain classique ou à mimer un personnage issu d’un film ou d’un roman, et souvent enclin à emmener Anna vers des vertiges inattendus. Lui qui cite également un célébrissime japonais cannibale va-t-il finir par occire sa cliente ? Ne va-t-il pas plutôt, en hommage à l’auteur d’« Au-dessous du volcan » et à l’occasion d’une promenade romantique, la faire basculer dans la fournaise d’une île proche ? Mais Anna s’éprend peu à peu de son toy boy, et, au décours des jeux du chat et de la souris et de la sensualité littéraire, découvrira une vérité que même les aficionados du genre n’auront pas vu venir. Références livresques et cinématographiques avec, entre autres, Dino Buzzati, Malcolm Lowry, Yukio Mishima, Rimbaud, « Le Cabinet du Dr Caligari », « La Nuit du Chasseur » ou « les Derniers jours de Pompéi », pour se terminer de manière inattendue, mais astucieusement amenée, sur un thème très classique de la science-fiction.

Autre thème classique de la science-fiction, celui de l’identité. Mais il n’est pas besoin de convoquer sur le sujet les romans classiques d’Algys Budrys, ni de loucher du côté du transhumanisme, ou de l’invasion intime par quelque vermine ou autre enchanteur extra-terrestre. Cette thématique, nous l’avons souvent sous les yeux, ouvertement revendiquée, et, comme nous le rappelle Alain Dartevelle dans “Pour l’amour des femmes”, cette thématique se situe sur la crête fragile entre normalité et pathologique, entre sensualité et dégoût, entre fascination et horreur. Un aspect d’une nouvelle « norme » qui reste encore de nos jours passablement fantastique.

Identité encore avec “La vie synchrone ” et la découverte d’une espèce nouvelle lors du XIVème Programme d’Exploration de la Grande Ourse : un récit de masque et de parasites, d’avers et de revers, de changement de paradigme et de renversement de regards selon un procédé classique, ici exploité comme dans un conte philosophique qui invite à réfléchir.

Retour à la sensualité, mais toujours dans la science-fiction avec “ Love affair” , récit plein d’humour qui met en scène non pas un de ces flics robotiques comme on en trouve depuis longtemps dans le genre, par exemple dès la première page du « Ratinox » de Harry Harrison, mais un « privé » lui aussi robotique, et néanmoins tout aussi véreux qu’un véritable être humain. Belle ambiance de récit noir, avec gouapes et troquets, avec vocabulaire et tonalité à l’avenant, mais le narrateur, qui croit avoir reconquis la liberté après avoir purgé sa peine, finira par comprendre que le « privé » le manipule plus encore qu’il ne le saurait croire. Une histoire de « privé » robotique que l’on ne peut superposer à un Blade Runner mais qui tient tout de même ouvertement des leurres et manipulations d’un Philip K. Dick.

Philip K. Dick encore, et sans doute certains lecteurs l’auront-ils compris dès son titre, “Retour à Fullerton” est un hommage répété à l’auteur d’« Ubik ». Les Philipkdickophiles ou Phlipkdickologues, bref ceux qui sont capables de réciter l’« ABCDick » d’Ariel Kirou ou des fragments de la trilogie divine ou de la formidable « Exégèse » retrouveront, comme en une véritable pluie de références, des éléments relatifs à l’auteur et à ses univers à pratiquement toutes les lignes – un petit texte savoureux même pour les simples connaisseurs.

Au sujet de “Quinze secondes en fusée” , nous nous contenterons de dire que ce récit nous semble trouver plus d’un écho dans le monde réel, et qu’il est difficile de ne pas penser, en lisant cette nouvelle très brève, au lancement enthousiaste (et lui aussi très bref) de la navette Challenger le 28 janvier 1986, à la liesse populaire alors construite de toutes pièces sur le slogan « L’Espace pour tous », et à l’euphorie stupide du public – ou tout du moins d’une partie – qui, voyant la navette et ses boosters exploser et partir en fumée sous ses yeux, a continué à applaudir sans comprendre ce qui se passait, croyant que cela faisait partie du spectacle – formidable fête aboutissant, au nom d’un principe allant à rebours de la plus simple évidence, à l’immolation grandiose et céleste, sous les yeux de sa famille et de ses élèves, d’une institutrice qui n’avait pas grand-chose à faire là. Où, comme l’écrit Alain Dartevelle, « cet éblouissement grandiose, définitif, que le public, depuis le sol, doit prendre pour le plus spectaculaire des feux d’artifice que cerveau de promoteur ait imaginé. »

Nous avions déjà parlé de l’excellente nouvelle intitulée “Siderator ” dans notre chronique de l’anthologie « Dimension sidération » de Noé Gaillard, publiée aux éditions Rivière Blanche. Nous ne pouvons que reprendre ici ce que nous en disions. En quelques mots – « Lunik Plus », le « Majestic Bar » – on reconnaît le mélange de futurisme et de fin-de-siècle propre à Alain Dartevelle, monde interlope et souvent nocturne décliné dans d’autres univers (on pense à la Collégiale Exelsior, au Globo Emporium et au Majestic de « Dans la ville infinie », au Ferrovia de « La Chasse au spectre », au Geomantic et au Panoptic de « Narconews » ). C’est dans ce texte resserré en moins de dix pages, dans un établissement hybride entre le bouge à la Northwest Smith de Catherine Moore et le casino galactique façon « Deathworld » de Harry Harrison que le narrateur, flambeur bas de gamme, fauché et à la dérive, perdu entre ridicule et grandeur, entre emphase et bagout, se met en tête de se refaire au jeu en y affrontant une gorgone extra-terrestre. Un très beau texte qui joue sur la stupeur au sens à la fois mental et physique et apparaît comme une variante et une continuation de grands classiques tels que “La Vénus d’Ile” de Prosper Mérimée ou « Le Masque » de Robert Chambers.

Il ne faut pas s’en étonner : « Toy boy et autres leurres  » apparaît donc lui-même comme un autre leurre, que ce soit par son titre ou par l’image de sa couverture : si l’éros est bel et bien présent, la science-fiction et les univers imaginaires d’Alain Dartevelle, pas toujours exclusivement tendres, finissent immuablement par percer à travers la soie la plus délicate, à travers la peau la plus soyeuse. Les monstres, la cruauté, l’étrangeté finissent toujours par s’immiscer dans ces récits, les masques de ce que l’on prend pour le réel par tomber, les apparences par se fissurer jusqu’à l’irrémédiable. Joliment illustré par Marc Sevrin, dont on avait déjà pu admirer les images réalisées par la technique de la carte à gratter dans « Au nom du néant », « Toy boy et autres leurres  », en à peine plus de cent-soixante pages, s’offre donc le luxe d’en donner plus encore qu’il n’en promet.


Titre : Toy boy et autres leurres
Auteur : Alain Dartevelle
Couverture et illustrations intérieures : Marc Sevrin
Éditeur : Academia
Collection : Livres Libres
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 165
Format (en cm) : 13,5 x 21,5
Dépôt légal : mai 2017
ISBN : 9782806103468
Prix : 17 €


Alain Dartevelle sur la Yozone :

- La chronique des « Au nom du néant »
- La chronique des « Narconews »
- La chronique des « Amours sanglantes »
- Alain Dartevelle par Fabrice Leduc
- Alain Dartevelle dans « La Belgique de l’Etrange »
- Alain Dartevelle dans la revue « Galaxies »
- Alain Dartevelle dans l’anthologie« Dimensions Philip K. Dick »
- Alain Dartevelle essayiste dans « La Revue Générale spécial polar »


Hilaire Alrune
15 septembre 2017






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