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Strange Fruit
J.G. Jones et Mark Waid
Delcourt Comics

En 1927, Chatterlee, une petite ville du Mississipi, est menacée par le fleuve du même nom. Les intempéries durent depuis si longtemps que ses eaux ne cessent de monter et les digues peinent à retenir la furie de son cours. La main d’œuvre locale, comprendre les noirs corvéables à merci, est mise à contribution pour remplir des sacs de sable afin de renforcer le fragile rempart.
L’arrivée d’un mystérieux géant noir coïncide avec la disparition du jeune Sibley et distrait la population du danger représenté par le fleuve.



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“Strange Fruit” est basé sur des faits réels : la Grande Crue de 1927. Le récit se déroule dans un état du Sud et, même si l’esclavage a été aboli, le racisme est encore inscrit dans son histoire : le Ku Klux Klan agit quasi au grand jour sans que le shérif ne s’en occupe vraiment, les noirs représentent un main d’œuvre bon marché qui n’a le droit que d’obéir aux propriétaires blancs sous peine de finir pendus sous un arbre.
Le titre fait justement référence à cette abjection. Il s’agit d’un poème écrit en 1936 par Abel Meerepol, juif d’origine russe vivant dans le Bronx, avant qu’il ne devienne une chanson interprétée la première fois par Billie Holliday en 1939.
“Strange Fruit” est un réquisitoire contre le racisme ou plus généralement l’intolérance. Les faits présentés sont révoltants, il se dégage de ce comic un certain malaise, la honte que de telles choses soient possibles et qu’elles puissent seulement encore exister.

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Mark Waid et J.G. Jones utilisent cet épisode de l’Histoire comme toile de fond pour dénoncer cet état de fait et y insérer un grain de sable loin d’être innocent : l’arrivée d’un être venu d’ailleurs. Une capsule venue de l’espace s’écrasant sur Terre, voilà qui rappelle Superman. Toutefois, les auteurs insèrent ainsi dans le récit un géant noir aux capacités surhumaines. Une manière de dire : et si Superman avait été noir, les choses auraient-t-elles changé ? Habilement, ils mêlent passé et fiction, apportant un point de divergence sur les deux niveaux.
Le colosse aurait été blanc que les exploitants auraient vu en lui un sauveur acquis à leur cause et leur donnant blanc-seing, alors que la méfiance prédomine dans ce cas. De l’autre côté, les gens de couleurs trouvent en lui une certaine revanche.

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Le dessin de J.G. Jones s’avère très réaliste. On pourrait croire des photos mises en peinture, c’est dire leur force ! Les visages sont très expressifs, les paysages et les décors évocateurs. Il s’agit là d’un travail remarquable qui appuie le propos.
Toutefois, malgré des flashbacks du colosse arrivé d’on ne sait où, ce personnage n’est pas vraiment exploité. Il ne s’exprime pas, finit par aider la population et par suivre les instructions pour sauver ce qui peut encore l’être. Son passage est assez déroutant, cet élément rapporté change peut-être la donne, mais en-dehors d’apporter une vision d’un Superman différent et plutôt plat, il n’offre pas grand-chose. Ce qui reste au final, ce n’est pas vraiment lui, mais le racisme, bien réel lui, et l’exploitation d’autrui.

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“Strange Fruit” laisse un sentiment partagé. Graphiquement, J.G. Jones séduit par sa peinture si réaliste. Le racisme y est très bien dénoncé. D’ailleurs, l’ensemble fait réagir, impossible de fermer les yeux, d’ignorer la réalité, de se voiler la face, il faut à chacun prendre conscience de cette intolérance et s’interroger. Après, ce qui semblait au départ une bonne idée, l’intrusion dans le récit d’un être d’outre espace, est insuffisamment exploitée. Il ne dégage guère d’émotions et ne créé pas d’empathie pour les lecteurs. Le but de Mark Waid et J.G. Jones relevait davantage dans l’interpellation. D’ailleurs, il apparait nu, avant que ses attributs ne soient masqués par le drapeau sudiste qu’il revêt comme un pagne, ce qui est cocasse.
Comme la chanson, le comic “Strange Fruit” doit avant tout être considéré comme un réquisitoire contre le racisme.

Il est à noter que, si l’on enlève la galerie d’illustrations finales couvrant une vingtaine de pages, la préface et la postface, le récit ne dépasse pas les cent pages.


Strange Fruit
- Scénario : J.G. Jones, Mark Waid
- Dessin et couleurs : J.G. Jones
- Éditeur : Delcourt
- Collection : Contrebande
- Pagination : 128 pages couleurs
- Format : 18,8 x 28,4 cm
- Dépôt légal : 5 avril 2017
- Numéro ISBN : 978-2-7560-9185-3
- Prix public : 15,95 €


Illustrations © J.G. Jones et Éditions Delcourt (2017)


François Schnebelen
17 juillet 2017






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