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Shikanoko, tome 2/4 : La Princesse de l’Automne
Lian Hearn
Gallimard Jeunesse, roman traduit de l’anglais (Australie), 350 pages, avril 2017, 14,90€

Certaines choses ont été brisées et devront être réparées. Shikanoko rapporte son masque au sorcier qui l’a fabriqué, mais il a perdu pour toujours la confiance et l’amour d’Akihime. L’enfant du cerf est plus déterminé que jamais à faire tomber le prince abbé et à rétablir l’Empereur légitime sur le trône. Mais avant cela, il doit tenir sa promesse à dame Tora : élever ses cinq fils, en partie démons ; et affronter son oncle pour reconquérir le domaine familial.
Akihime, de son côté, veille sur le jeune empereur. Mais les conséquences de son viol la poussent à réfléchir à son avenir, à chercher un refuge avant que son état l’empêche d’accomplir sa mission.
Enfin Masachika poursuit son jeu dangereux, entre anciennes et nouvelles alliances, entre Kakiziru et Miboshi, pour tirer son épingle du jeu. Les erreurs de certains personnages haut placés et un brin de chance vont l’y aider...



Désormais familier avec les personnages et les lieux aux patronymes souvent proches, lire ce second volume est un vrai plaisir, légèrement coupable.
Car davantage que dans « l’Enfant du Cerf », les intrigues et les trahisons prennent une nouvelle ampleur.
Concentrant la part « politique », Masachika donne à « La princesse de l’Automne » de petits airs de « Game of Thrones », pour donner un point de comparaison de la violence à l’œuvre en coulisses. Maintenant que la guerre a eu lieu et que les vainqueurs ont pris le pouvoir, il s’agit de s’en arroger la plus grosse part, et de faire oublier d’éventuelles réticences initiales, voire alliances avec le camp opposé. Masachika, le frère du défunt Kuyoyori, excelle dans l’exercice, se victimisant de-ci (son père l’ayant allié « de force » aux Miboshi), rappelant ses origines de-là lorsqu’il s’agit de faire valoir ses droits sur les terres de son frère et de sa veuve (accessoirement son ex-femme). Il joue sur tous les tableaux, s’attirant la méfiance de certains, mais tout le monde ayant des choses à cacher, et lui les découvrant inopinément, il en sort gagnant, cette fois. Si on est parfois tenté de l’apprécier, de lui trouver de bonnes raisons, il apparaît souvent ambitieux et prêt à tout pour obtenir ce qu’il estime lui être dû. Parfois un peu ridicule, souvent pris en défaut sur ses qualités physiques ou raillé pour son arrogance, il retombe souvent sur ses pattes, n’hésitant pas à se venger de ses contradicteurs par la violence.

L’intrigue bénéficie souvent d’un effet de microcosme : le territoire est grand mais le monde est petit, les routes peu nombreuses, les carrefours importants sous contrôle, aussi les personnages, vagabonds ou politiciens, se croisent-ils souvent, repassent-ils par des lieux qui ravivent des souvenirs (d’une victoire ou d’une défaite), qui permettent à l’autrice de renouer les fils de son intrigue et d’offrir de nombreuses prises à ses lecteurs qui n’auraient pas pris de notes. Tout cela se fait de manière aussi naturelle que fluide, permet de (re)prendre ses marques quelques mois après le premier tome.

Shikanoko incarne toujours la fougue et l’inexpérience, et se retrouve rapidement privé de la dernière figure paternelle qui lui restait, et doit endosser ce rôle auprès des enfants-démons de Tora. Ses déconvenues avec la magie le poussent à plus de circonspection, malgré les incitations extérieures à agir et à faire valoir son droit. Moins acteur qu’outil des forces en présence, il faudra attendre les dernières pages pour le voir faire ses propres choix, et cette fois encore s’en mordre les doigts.

Une place de choix est faite aux deux jeunes femmes de cette histoire, Akihime et Hina. La Princesse de l’Automne endure, faisant son devoir en protégeant le jeune Empereur jusqu’à ce que sa grossesse la pousse à trouver refuge sur un domaine familial tombé aux mains de l’ennemi. Elle a la chance d’y trouver quelques alliés, comme Hina, pour la protéger, un temps, des Miboshi. Un temps seulement, car la fin de ce second volume sera encore plus dramatique.

Arrêtons-nous quelques lignes sur la place des femmes dans Shikanoko. Hormis dame Tora, pas vraiment humaine, les femmes sont effacées, parfois poussées sur le devant de la scène mais alors esclaves de leurs pulsions : on a vu de quelle violence était capable dame Tama par jalousie. Le viol d’Akihime a été d’autant plus violent qu’elle et Shika semblaient liés, et la déchéance morale de la princesse est à l’image de sa déchéance sociale, au point qu’elle envisage le suicide. Enfin, Hina : prise sous l’aile de Takaakira (ministre du nouvel empereur, qui ignore son identité), elle est tantôt sa pupille, tantôt sa future épouse. L’ambivalence des sentiments du seigneur est assez dérangeante, tout autant que son acceptation, soulignée par Masachika, dans ce Japon médiéval fantastique probablement pas si loin de la réalité sur ces aspects sociaux.

A la fois dense et fluide, la saga de « Shikanoko » se poursuit sous de sombres auspices. Le Bien (si tant est qu’il existe) triomphera-t-il ?


Titre : La Princesse de l’Automne (Autumn princess, Dragon child, 2016)
Série : Shikanoko, tome 2/4
Auteur : Lian Hearn
Traduction de l’anglais (Australie) : Philippe Giraudon
Couverture : Alex Merto / Yuko Shimizu
Éditeur : Gallimard Jeunesse
Collection : Grand format littérature
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 350
Format (en cm) : 21 x 14 x 2,8
Dépôt légal : avril 2017
ISBN : 9782075076432
Prix : 14,90 €



Nicolas Soffray
14 juin 2017






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