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Destinations
Stéphanie Nicot (dir.)
Mnémos, nouvelles (France, Suisse), anthologie Imaginales, 255 pages, mai 2017, 19 €

Exit l’association de deux termes piliers de la fantasy, en 2017 l’anthologie des Imaginales se rallie à la thématique du festival, et arbore les magnifiques couleurs de son affiche, signée cette année de l’immense Julien Delval. Un recentrage formel bien trouvé, et un élargissement du contenu à d’autres genres de l’Imaginaire. La Suisse, pays invité cette année, y fait très bonne figure.



Voici donc Destinations, et les 14 auteurs qui y officient jouent avec sa construction : « destin » et « nation » forment « destination ».
Aurélie Wellenstein (« Le Roi des Fauves »), Coup de cœur du festival, ouvre les hostilités avec “Bucéphale au cœur des ombres”. Comme très fréquemment dans son œuvre, le lien est très fort entre l’homme, ici un ultime croisé rendu fou par une campagne devenue errance dans le désert, et l’animal, une monture somptueuse en laquelle il voit son salut et non sa chute. Un premier texte très sombre et puissant.

G.D. Arthur, auteur du diptyque « Eos » chez Mnémos, nous plonge, c’est le cas de le dire, en pleine onirie avec “Ivresses et profondeurs”, démarrant sur de la fantasy très contemporaine, d’une avarice d’effets et de mots comme il l’apprécie, un style très épuré pour un rendu très réaliste. Une histoire de plongée, certes, mais aussi de passage de l’autre côté du miroir, où nos perceptions et nos conceptions du monde sont remises en question.

Dans “FIN”, Gregory Da Rosa initie ceux qui n’ont pas encore lu son « Sénéchal » à son univers très médiéval et sa maitrise d’une langue qui l’est tout autant. Une excellente entrée en matière.

Charlotte Bousquet (Arachnae, Cytheriae, Matricia ; Jadis ; Lune et l’Ombre) nous entraîne dans le désert avec “La Voix des renards pâles”, dans la confession de l’homme d’une tribu qui tirait des oracles des traces de trois renards des sables, des premières hésitations à l’ambition destructrice. Une bonne leçon d’humilité.

Dans “La Source”, Victor Dixen nous narre, en la pure veine fantasy, à plusieurs voix, la vie d’un explorateur, déterminé dès son plus jeune âge à découvrir la source du fleuve qui coupe en deux le monde connu. Le jeu des multiples témoignages est bien mené, ton et vocabulaire varient ; on découvre peu à peu la folie jusqu’au-boutiste du personnage, jusqu’à la pirouette finale, savoureuse. De quoi me réconcilier avec l’auteur du « Cas Jack Spark ».

Premier détour par la pure anticipation avec François Rouiller, l’auteur du diptyique remarqué « Métaquine » à l’Atalante. Dans l’Aiguillon de l’amour, nous suivons un voyeur, un vieux cochon, très féru de nouvelles technologies miniaturisées pour aller espionner sa voisine adepte du bronzage intégral dans son jardin (mais pas que). Le bougre est prudent, mais son envie est irrésistible, et il réalisera trop tard que quelque chose cloche. Truculent dans le fond et dans le ton, un vrai plaisir coupable de lecture.

Passons aux « Nations ». Dans “Chakrouar III”, Jean-François Thomas envoie un adipeux dignitaire en disgrâce explorer une colonie aussi lointaine qu’oubliée, missionné pour la convaincre de se rallier à l’effort de guerre galactique. Las ! il trouve là-bas une utopie agricole communiste, sans société organisée ni autre technologie que les vestiges du vaisseau qui les a amenés sur cette planète peu hospitalière. Le politicien repartit, dépité, on s’empresse de faire sortir de terre les cités ultra-modernes... Une idée pas forcément neuve, un style et des éléments narratifs qui nous rappellent avec nostalgie une SF des années 70-80 et qui fleure bon les vieux volumes de poche...

Dans “La voix des profondeurs”, Adrien Tomas délaisse sa zone de confort du « Sixième Royaume » pour de la SF contemporaine humaniste, à travers la perception par différents personnages (scientifiques, chaman, prêtre...) d’un message envoyé par la terre. ou la Terre. Un message écologiste distillé tout en douceur, exercice de style très maîtrisé dans la lignée de la polyphonie de son « Notre-Dame des Loups ».

Enfin, première longue nouvelle du recueil, Stefan Platteau, prix Imaginales pour « La Voix des Astres » et « Dévoreur » à découvrir, nous emmènent au moment fondateur du peuple firwane. Là encore, une très bonne introduction à son style et son univers, avant de vous lancer dans les milliers de pages de sa trilogie. “Le Roi Cornu” allie souffle épique et dramaturgie du mythe fondateur, invoquant lutte fratricide, ennemi mortel et créatures de légende.

Passons à Destinations, un thème très SF pour le coup, avec trois textes qui nous envoient dans les étoiles.
Pierre Bordage suit le départ d’un malheureux vers une destination inconnue dans “Sans destination”. Poussé par l’absence d’avenir sur sa planète, son personnage fait le choix du coup de chance, et cette dernière lui sourit en lui offrant une compagne de voyage remplie d’espoir et d’idéalisme pour renverser son manque de motivation.

Si Loïc Henry (« Loar », « Les Océans stellaires ») envoie aussi son Humanité aux quatre coins de l’espace dans “Essaimage”, loin d’une Terre épuisée et mourante, certaines zones d’ombres viennent entacher le formidable engouement des colons... Encore un texte où l’équilibre entre l’optimisme des uns et le pessimisme des autres est très bien géré.

Le ton est plus personnel dans le “Hoorn” d’Estelle Faye. Les passagers d’une fusée, opposants politiques, idéalistes, ont quitté la Terre en catimini, refusant de terminer sur ce caillou épuisé, déterminés à découvrir un monde viable mais refusant d’y apporter les germes de la discorde. Une palanquée d’idéalistes, de laissés-pour-compte unis et solidaires, pour une odyssée sans retour, et pas sans dangers, ni pertes, sur un appareil de bric et de broc censé naviguer des années dans les étoiles. Pétri d’humanité, loin du froid spatial.

Dans “Jehan de Mandeville, Le Livre des Merveilles du monde”, Fabien Cerutti pastiche le voyage de Marco Polo, en envoyant son explorateur en Asie, missionné au nom de la duchesse elfe de Champagne pour retrouver les peuples féériques qui s’y cachent, et leur proposer de participer à son grand projet. Vous avez toujours voulu savoir ce qui se tramait en coulisse du « Bâtard de Kosigan » (en attendant le tome 3 cet été), vous serez servi. Le texte alterne de la narration directe, plutôt enlevée au fil des aventures, de la Méditerranée à la Chine, et des extraits de chroniques, plus posées mais tout aussi aptes à provoquer l’émerveillement.

Enfin, en clôture, Lionel Davoust nous fait côtoyer un créateur d’univers (peut-être inspiré de Tolkien) confronté à la perte de mémoire. Aidée d’une archiviste pour remettre en ordre une vie de notes, il nous semble ne plus différencier réalité et fiction, ou plutôt considérer que sa fiction est réelle, qu’il ne l’a pas « imaginée » mais qu’il est le dépositaire de ces connaissances. Un texte d’une grande beauté, d’une sensibilité de tout instant, où cette mémoire qui s’enfuit, risquant de faire disparaître un monde nous émeut autant que le drame humain, de nos jours quotidien, qui se joue entre les deux protagonistes, autour de cette transmission, de cet accompagnement final. Magnifique. Je ne suis jamais objectif avec Lionel Davoust, mais ce dernier texte, d’une universalité qui parlera à tous les lecteurs, éclipse sans efforts les excellentes productions qui le précèdent.

Que dire en conclusion que mieux encore que les années précédentes, l’anthologie des Imaginales réussit son pari d’un recueil très représentatif de la variété des imaginaires d’aujourd’hui, et le talent des plumes francophones.


Titre : Destinations (nouvelles)
Anthologie 2017 des Imaginales, dirigée par Stéphanie Nicot
Auteurs : G. D. Arthur, Pierre Bordage, Charlotte Bousquet, Fabien Cerutti, Grégory Da Rosa, Lionel Davoust, Victor Dixen, Estelle Faye, Loïc Henry, Stefan Platteau, François Rouiller, Jean-François Thomas, Adrien Tomas, Aurélie Wellenstein
Couverture : Julien Delval
Éditeur : Mnémos
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 255
Format (en cm) : 24 x 14 x 3
Dépôt légal : mai 2017
ISBN : 9782354085766
Prix : 19 €



Nicolas Soffray
13 juin 2017






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