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Paiement accepté
Ugo Bienvenu
Denoel Graphics

Charles Bernet est un cinéaste salué par la critique et primé. Il tente de monter un nouveau projet, un film de science-fiction qui synthétisera toutes les préoccupations de son œuvre. Mais malgré ses récents succès, le montage financier ne coule pas de source, même pour son producteur et ami, Donald (Trump) Junior. Sa femme, artiste peintre, ne croit pas à son histoire et craint que cet énième tournage n’achève leur couple, quand bien même il aurait lieu dans la région et ne les séparerait pas. Car Charles est tout entier dévolu à son art, à la limite de la misanthropie.
Les aléas se résolvent, le tournage commence, et puis c’est un accident, un train qui déraille : Charles part en rééducation, avec chevillé à son corps désarticulé cette volonté de remarcher, de finir son film. Hélas, la machine économique s’est mise en marche, l’en dépossédant au profit de son jeune assistant. C’était cela ou tout annuler. Durant sa convalescence, au contact des médecins et d’un autre patient, féru de Scrabble, Charles va apprendre à mettre de l’eau dans son vin, à accepter de lâcher prise, de ne pas tout contrôler... Accepter de vivre.



Tout cela se passe en France, en 2058. Cette histoire, qui pourrait sembler très contemporaine, prend une nouvelle dimension par ce décalage induit par Ugo Bienvenu.

Le dessin aux couleurs tranchées est pétri de références architecturales post-modernes, organiques, d’un futurisme design comme en rêvait la SF des années d’après-guerre, tout cela dans des tons de plastiques, de verre teinté dans la masse et de métal brossé. Les véhicules, train ou voitures à suspension magnétique, aux pare-brises en bulles, ou les deux-roues ultra-profilés, d’une couleur de céramique, tout cela nous plonge dans un avenir utopique rêvé il y a une génération, loin, très loin du pragmatisme et du fonctionnalisme dictés depuis le début du XXIe siècle, des cubes de métal gris aux arêtes adoucies.
On ne sait que peu de choses du passé, des bribes lâchées de-ci de-là : Trump Junior qui parle de l’exil français de sa famille après une guerre civile et une vie reprise de zéro en France... Des non-dits, mais un formidable champ utopique à défricher, deviner pour le lecteur.

Certaines choses ne changent jamais, d’autres mutent. Pour qui connaît un peu l’envers du décor, les tractations de Junior pour obtenir des fonds sont jubilatoires : chez un financier qui ressemble à un Depardieu encore plus bouffi, il arrive en hurlant un chiffre, l’augmentant doucement mais sûrement, décimale par décimale : le taux d’intérêt qu’il est prêt à accepter.

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On est entre amis, le gros Gontran lui fera un prix, mais il veut que sa maîtresse joue dans le film. Vous vous souvenez d’Ed Wood ? Si non, allez visionner le film de Tim Burton. Charles est plus intransigeant... On rira un peu moins devant le gars du CNC (Centre National de la Cinématographie et de l’Image Animée) qui brandit études, équations et pourcentages pour dire quels choix techniques doivent être fait pour rendre le film rentable, bannissant toute variable artistique... Tout ce qui peut impacter, en bien ou mal, un processus créatif, dont Charles Bernet se veut le seul maître, souvent sourd aux commentaires de ceux qui l’entourent.
Le plus étrange reste peut-être de vouloir faire un film d’auteur ET de science-fiction ET en France (à Vézelay !) car, ainsi que le rappelle Charles en interview, le genre a mauvaise presse dans l’Hexagone. On sent également que l’auteur se régale dans les quelques plans tirés du film, avec des costumes du plus haut kitsch, pire que “Flash Gordon” et autres errements des années 1980. Si nous avons quelques bijoux de SF française, ils sont généralement plus sobres...

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Mais tout ceci relève du formel. L’accident vient tout changer. On y voit au passage la pointe de la chirurgie de pointe, qui répare la colonne fracassée de Charles, mais ce qui compte, c’est la rééducation et la place de l’humain dedans, les échanges avec le médecin qui encaisse tout le fil de l’impatience de Charles, la jolie kiné qui a son public... d’autres regards qui apprendront à Charles à se placer autrement qu’un « director » du film de sa vie, en acteur, en spectateur.

La rencontre la plus importante est celle d’Yves, chanteur d’opéra à la gorge morte, qui l’initie, via le Scrabble, à une autre approche de l’existence : ne pas baisser les bras, aller jusqu’au bout même si c’est pour perdre, jouer « avec » l’adversaire et non pas « contre », savoir ouvrir le jeu plutôt que le bloquer. Bénéfices mutuels. Dilemme du prisonnier, pour les matheux. Des conseils que Charles appliquera à son couple, à sa carrière, et qui conduiront l’album à ce qui dans la vie se rapproche le plus d’un « happy end » : une vie retrouvée.

Après, je ne suis pas psy, ni historien de l’art ni du cinéma. Je ne suis même pas sûr d’avoir totalement saisi le sens du titre. “Paiement accepté” est une œuvre dense à tous niveaux, et chacun y (re)trouvera des choses. On appréciera ces touches d’une SF presque antique (l’androïde domestique qui récite de la poésie, le design général, les partis-pris esthétiques du film), l’humour qui affleure parfois, de la vulgarité de Junior et des autres distributeurs de millions, cette vision géographique d’une France aux paysages parfois désertiques, rouges, dont aurait rêvé Sergio Leone, et ces rémanences (les chasseurs, vestiges d’un XXe siècle disparu et le couperet critique de Télérama !).

C’est une œuvre profonde sur la vie, sur la force de se relever après une épreuve, d’en ressortir plus fort et différent. D’en avoir appris quelque chose. A minima, la valeur des jours passés auprès de ceux qu’on aime.


Paiement accepté
- Scénario, dessin, couleur : Ugo Bienvenu
- Éditeur : Denoël
- Collection : Graphic
- Format : 24 x 32 cm
- Pagination : 148 pages couleurs
- Dépôt légal : 18 mai 2017
- Numéro ISBN : 9782207134665
- Prix public : 21,90 €


Illustrations © Ugo Bienvenu et Denoël Graphic (2017)


Nicolas Soffray
30 mai 2017






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