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Quinzinzinzili
Régis Messac
La Table Ronde, La Petite Vermillon, n° 438, science-fiction, mai 2017, 7,10€

Peu connu mais auteur classique de la science-fiction française de la première moitié du vingtième siècle, Régis Messac, romancier, agitateur, pamphlétaire, protestataire, disparaîtra dans les tourments de la seconde guerre mondiale. Pourtant, il ne cesse de resurgir, et son « Quinzinzinzili » fait l’objet de rééditions régulières. Une « Société des amis de Régis Messac » et son bulletin régulier (on trouvera au bas de cet article des liens vers les chroniques de ces bulletins) œuvrent à perpétuer sa mémoire. La réédition de « Quinzinzinzili » chez La Table Ronde était l’occasion de revenir sur ce roman particulier.



Il se nomme Gérard Dumaurier. Individu assez quelconque, précepteur de deux gamins d’un lord anglais qu’il ne voit presque jamais et auxquels, comme celui-ci le souhaitait, il est parvenu à inculquer le français, il mène avec eux une existence de touriste, loin des soucis géopolitiques et des guerres qui menacent d’éclater. Un jour, en Lozère, il les emmène en randonnée, en compagnie d’autres enfants de la colonie locale, vers des zones de collines et de grottes. C’est ce jour-là que l’apocalypse annoncée survient.

« Et partout, dans les vallées ou sur le sommet, dans les rues ou sur les routes, dans les villages et dans les métropoles, dans les champs ombreux ou sur les plages étincelantes, le visage crispé, les mains à la gorge pour tenter d’élargir le passage de l’air – d’un air qui n’existait plus – l’humanité mourut en ricanant. »

Il y a dans ce roman écrit en 1935 une véritable anticipation non seulement de la seconde guerre mondiale, mais aussi des mécanismes politiques et géostratégiques l’ayant rendue inéluctable, qui ressemble à une véritable prescience. Une lucidité d’autant plus glaçante que l’on sait que Régis Messac disparaîtra lui-même dans les camps allemands au cours de l’année 1945. Mais cette annihilation totale ou subtotale que, faute d’armes de destruction massive, l’humanité n’a pas réussi à concrétiser en cette milieu du vingtième siècle, Régis Messac l’imagine sans peine. Protégés dans les profondeurs d’une grotte Gérard Dumaurier, un guide et une petite dizaine d’enfants échappent à un funeste destin. En quelques jours, gaz de combats dérivés du gaz hilarant et conséquences climatiques sont, de toute évidence, venus à bout de l’humanité. Ne reste plus que cette petite poignée de miraculés épargnés dans les profondeurs de la grotte où elle a pu se réfugier.

« Et l’homme de l’âge des machines est tout ce qu’il y a de plus ignorant des machines. Est-ce moi qui pourrait reconstituer la plus simple des mécaniques qui faisaient jadis marcher la civilisation ? »

On peut très bien imaginer que Robert Merle s’est inspiré de cette grotte pour la cave salvatrice du château de son fameux « Malevil. » Mais la comparaison s’arrête là. Si Malevil, tout comme « Le Facteur  » de David Brin et tant d’autres romans post-apocalyptiques, est consacré à la survie et à la renaissance lente de la civilisation, « Quinzinzinzili  » ne suit pas, loin s’en faut, la même ligne directrice. Car, le guide rapidement mort pour être trop rapidement sorti de la grotte, Gérard Dumaurier reste le seul adulte – un adulte totalement passif qui, après avoir constaté que l’humanité avait décidé de rayer d’un seul coup des milliers d’années d’efforts et de progrès, n’a, en dépit de sa fonction de précepteur, nulle envie de reprendre le flambeau.

« La dernière lueur de ce feu, qui brilla dans les cerveaux phosphorescents d’Archimède, de Newton et d’Einstein, charbonne et s’éteint dans la tête de de morveux criblé de taches de son. »

Plus désabusé que Dumaurier, tu meurs. Celui-ci se transforme désormais en simple spectateur de ce petit groupe d’enfants qu’il laisse désormais régresser à la frontière de l’animalité, les regardant abandonner un langage qui se réduit de plus en plus au fil du temps, revenir à un mélange déviant primaire d’anglais et de français qui devient rapidement incompréhensible. Très exactement à ce mi-roman, le lecteur découvrira la signification du terme Quinzinzinzili, si toutefois il n’a pas lu la préface d’Éric Dussert qui la révèle peut-être un peu trop tôt. Dumaurier voit également les enfants abandonner toute logique, toute rigueur, et céder, comme les peuplades primitives, à des interprétations et des explications magiques, rituelles, irrationnelles. Témoin de ce long et lent déclin, il n’interviendra pas une seule fois, jamais, même lorsque les enfants commenceront à s’entretuer.

S’il y a donc un léger parfum du fameux « Sa Majesté des mouches  » de William Golding (qui sera publié près de vingt ans après « Quinzinzinzili), le plus glaçant est peut-être cette passivité absolue de l’adulte qui a décidé de ne faire absolument aucun effort. À l’idéale combativité d’un Robinson, Dumaurier oppose donc une passivité systématique. La pugnacité et la débrouillardise d’un survivant classique sont remplacées par un laisser-aller de principe. Absence totale de volonté ou volonté absolue d’être totalement absent, l’auteur, à travers cette narration pourtant à la première personne du singulier, ne semble pas vraiment vouloir trancher. Il y a quelque chose d’éternel mais aussi de très contemporain dans ce « no future » et cet « à-quoi-bonisme » d’un personnage qui a bien des atouts en main et dont le crépuscule mental fait écho à celui de la civilisation. Une absence totale de résilience qui signe à la fois la fin la fin du monde qu’il a connu et le commencement d’un monde qu’il ne connaîtra jamais.

« Nous avons campé plusieurs jours sur la frange de la cité morte, momie de ville dans son sarcophage de limon. »

Il y a dans cette apathie médiocre, dans le tableau de ce Bartleby de l’apocalypse, laissant se dissoudre et crever les derniers résidus d’humanité sans lever le petit doigt, quelque chose de presque aussi désespérant que dans la mécanique de la folie collective ayant conduit à la destruction de la civilisation. On ne passe pourtant pas très loin d’une renaissance à travers un début de fuite hors de la vallée qui, après avoir été longtemps inondée, voit ses chemins redevenir praticables. De manière toute symbolique, c’est au niveau d’une ancienne cabane d’aiguilleur que le mauvais chemin sera pris. En vertu de la pensée magique, la seule fille du groupe, enceinte et considérée comme malade par ignorance, ne peut recouvrer la santé qu’à son point de départ. C’est donc dans les ténèbres symboliques de la grotte et de l’ignorance qu’aura lieu la première naissance du monde narrée par notre précepteur qui, sentant sa propre fin venir, aura tenu jusqu’au bout sans jamais transmettre le flambeau.

« Je suis le point, la passerelle qui relie deux mondes, le frêle et obscur trait d’union entre deux humanités, le dernier des hommes fossiles, ou plutôt, tout simplement, le dernier des hommes. (…) Je suis la fin (…) Dernier terme de la catastrophe planétaire : la mort obscure, inaperçue et futile d’un individu médiocre et quelconque, naufragé sur les confins de l’ère quaternaire ! »

L’humanité ne renaitre donc pas de ses cendres, mais repartira très exactement à zéro, pas même au niveau d’une « Guerre du feu » façon Rosny Ainé. C’est dire que chez Régis Messac, la civilisation ne pèse pas lourd face à un individu désabusé, incapable de parer sa raison, ou sa pseudo-philosophie nihiliste, d’une flamboyance ou d’un style à la Cioran, et qui se contente de prendre des notes en regardant le navire sombrer. Là est la spécificité de « Quinzinzinzili  », là est ce qui en fait un roman de l’apocalypse plus amer et plus âpre que bien des classiques. Si l’humanité a mérité sa destruction, elle est indigne de toute renaissance. Un roman du désespoir qui, s’il trouve des échos dans certaines de ses déclinaisons contemporaines, comme le « Paradoxe de Fermi » de Jean-Pierre Boudine, reste unique en son genre. Une belle réédition, donc, pour ce roman court et vite lu, agrémenté d’une préface d’Eric Dussert, d’un avant-propos à l’édition originale, d’une lettre à Théo Varlet et d’une bibliographie.
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Titre : Quinzinzinzili
Auteur : Régis Messac
Couverture : Edith Carron
Éditeur : La Table Ronde](édition originale : La Fenêtre ouverte, 1935) ; réédition L’Arbre vengeur, 2007)
Collection : La Petite Vermillon
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 438
Pages : 196
Format (en cm) : 10,7 x 17,8
Dépôt légal : mai 2017
ISBN : 9782710381570
Prix : 7,10 €

Régis Messac la Yozone :

- Une première chronique de « Quinzinzinzili »
- « Valcrétin »
- Revue Quinzinzinzili n°33
- Revue Quinzinzinzili n°32
- Revue Quinzinzinzili n°31
- Revue Quinzinzinzili n°30
- Revue Quinzinzinzili n°29
- Revue Quinzinzinzili n°28

La Table Ronde sur la Yozone :

- « Un peu tard pour la saison » de Jérôme Leroy
- « La Nuit des chats bottés » de Frédéric Fajardie


Hilaire Alrune
21 mai 2017






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