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Nuit de la Vouivre (La)
Jean-Pierre Favard
La Clef d’Argent, roman (France), fantastique, 340 pages, mai 2017, 19€

C’était un soir, tard, ordinaire dans un petit village du Morvan. Gérard, le patron du bistro, ferme après avoir mis dehors le pilier de bar local, Jean-Grégoire, et la bande de jeunes pleins d’hormones qui va finir la nuit à L’Hacienda, la boite du coin.
Gérard parle à son berger allemand, Heinrich. Il est pas méchant, pas facho, enfin pas trop, et il aime bien donner des prénoms allemands à ses chiens.
Jean-Grégoire, ex-conseiller municipal, bien cuit comme souvent depuis quelques années, arrive après force circonvolutions jusqu’à la porte de chez lui, derrière laquelle l’attend, inquiète, Marie.
Les jeunes s’amusent (un peu) dans la boite ringarde. L’alcool aidant, Léon se fait un peu trop entreprenant avec Mona. Elle s’esquive et va prendre l’air dehors.
Mais un cri, terrifiant, déchire la nuit. Un frisson parcourt toutes les échines. Et les anciens le reconnaissent : c’est le cri de la Vouivre... Et ils repartent vingt ans en arrière, à la première apparition de la Bête, les battues, les morts...



A L’Hacienda, la panique est contrôlée, Marvin le vigile verrouillant les portes en attendant l’arrivée de la gendarmerie. Ce qui ne fait pas trop les affaires de Mario et Tony, deux petits truands parisiens qui descendent dans le Sud à bord d’un vieux van pourri, et qui cherchent à se faire discrets...
Arrive alors la maréchaussée, représentée par le maréchal des logis-chef Anguenin, le brigadier Fougerolles (Amandine de son prénom) et le gendarme Maturin, aussi subtil que son patronyme le laisse présager. Anguenin est un vieux de la vieille, il était là, la première fois que la Vouivre a terrorisé les environs... Il n’a pas oublié... Pire, il a creusé lorsqu’on lui conseillait de classer l’affaire. Cela lui a coûté sa carrière, mais aujourd’hui ses connaissances pourraient sauver du monde...
D’abord, il faut retrouver l’adolescente. Faire venir la brigade cynophile de Nevers, pour ne pas avancer à l’aveugle dans cette nuit glacée où rôde le monstre... Et prévenir toute panique. En bouclant l’Hacienda.
Cela ne fait les affaires ni d’Elno, qui ne veut pas laisser Mona tout seule, ni Mario et Tony, qui répugnent à laisser un chien renifler leur van...

Il ne s’en cache pas, et on l’a encore vu dans « Chemin de Fer et de Mort », Jean-Pierre Favard est un disciple littéraire de Stephen King. Et il fait ici encore honneur au maître de Bangor. Le Morvan vaut bien le Maine (du coup, vous avez encore moins envie de visiter le Morvan, surtout de nuit).
Son histoire tient en à peine plus de 24 heures, et nous tient en haleine jusqu’à la dernière page. Favard met en scène une petite communauté, donnant corps à chacun des protagonistes, nous les rendant intimes au point que nous tremblons à leur côté. Par une judicieuse ronde des points de vue narratifs, chacun nous apportera sa vision, parcellaire, des événements. Anguenin ne se départira certes jamais de son uniforme (ni de son grade) mais, pivot de cette histoire, il s’éloignera bien vite de l’archétype du vieux gendarme de campagne. Le brigadier Fougerolles suivra la trajectoire inverse, en se dépouillant de ses atours bleus pour davantage gagner en féminité, en humanité.
L’auteur ne néglige personne, si bien qu’au fil des heures, nous voyons certains personnages sortir d’une ombre de second plan où nous les croyions cantonnés, prendre une autre dimension, démonter les clichés et nos a priori initialement esquissés.

C’est une sale nuit, une nuit où se télescopent les drames, par une fatalité malheureuse et ordinaire d’une nuit de fièvre et de stress. Une nuit qui aurait été calme si un cri, terrifiant, n’avait pas réveillé le passé et des peurs ataviques, et déclenché une inexorable mécanique, accroissant les probabilités de changer le mal en pire. L’imperfection de chacun, voire leur propension à faire des choix discutables, dictés par l’urgence, en devient souvent comique. Pour qui n’y prend pas part, « La Nuit de la Vouivre » recèle bien, indispensable soupape, des instants fugaces d’humour, du sourire furtif à de francs éclats de rire (notamment concernant la cargaison des deux bras cassés Tony et Mario). Quelques lueurs viennent aussi trancher dans la noirceur ambiante, la vie et les prémices d’un amour naissant tranchent avec la mort qui rôde et frappe.

Loin des sections d’assaut suréquipées des séries télévisées, c’est un commando paysan, rural, local, mené par Anguenin, qui s’en va traquer la bête, mettre fin à cette folie dont il a, pièce par pièce, sous nos yeux, reconstitué un puzzle où s’emboîtent mythes antiques et considérations très contemporaines (que je tairai évidemment), une intrigue extrêmement logique et bien trouvé, marque des grands romans du genre.

Je ne suis pas très fantastique, car c’est un genre qui demande un juste équilibrage pour ne pas dépasser notre fameux « seuil d’incrédulité ». La production actuelle pousse parfois le vice à nous imposer une situation initiale tellement incongrue qu’on doit mettre en veilleuse notre sens critique dès le chapitre 2.
Et puis il y a les bons auteurs, qui amènent lentement les choses, ne montrent rien, que des choses fugitives, qui nous laissent croire, des pages durant, à l’hallucination collective, à l’autosuggestion, qui vous font douter de votre propre impartialité de lecteur quand vous voulez y voir du fantastique alors qu’il n’y en a pas, ou l’inverse... Des auteurs qui greffent plusieurs lignes narratives, les percutent adroitement, au point qu’on sent venir l’inéluctable impact et ses conséquences, mais qu’on veut croire qu’il sera possible, au dernier moment, d’un rien, de l’éviter... Que si on y croit assez fort, cela peut marcher. (Et là, une main - celle de la Faucheuse ? De G.R.R. Martin ? - s’abat sur votre épaule et ricane. Sans pitié aucune.)

Il y a Stephen King. Il y a Jean-Pierre Favard. Il y en a d’autres. Mais ces deux-là sont des valeurs sûres. Et pour lire le second depuis quelques années, quand je vois le chemin parcouru depuis « L’Asch Mezareph » (qui m’avait laissé sceptique), je me dis que le premier peut sereinement prendre sa retraite, la relève est assurée.


Titre : La Nuit de la Vouivre
Auteur : Jean-Pierre Favard
Couverture : Okiko
Éditeur : La Clef d’Argent
Collection :
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro :
Pages : 340
Format (en cm) : 18 x 13 x 3
Dépôt légal : mai 2017
ISBN : 9791090662421
Prix : 19 €



Nicolas Soffray
31 mai 2017






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