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Shikanoko, tome 1/4 : L’Enfant du Cerf
Lian Hearn
Gallimard Jeunesse, roman traduit de l’anglais (Australie), 330 pages, janvier 2017, 14,90€

Japon médiéval. L’Empereur se meurt, et deux familles se disputent la succession. Les Kakizuki, au pouvoir, soutiennent l’héritier désigné, tandis que les Miboshi, ambitieux, ont leur candidat, désigné par les dieux dans le Livre du Ciel.
Loin de la capitale, le jeune Kazumaru s’attend à ce que son oncle, qui a repris les rênes du domaine à la mort de son père, cherche à le tuer avant sa majorité. Cela ne manque pas : lors d’une chasse, l’oncle dirige sa flèche sur lui plutôt que sur le cerf majestueux qu’ils avaient acculé. Kazumaru disparaît au fond d’un ravin avec l’animal, passe pour mort. Guidé par ses songes, il apporte la dépouille du cerf jusqu’à la cahute d’un sorcier, qui enchante le crâne en un masque magique. Kazumaru devient Shikanoko, « L’enfant du Cerf ».
C’est sous cette identité qu’il en embrigadé dans une troupe de bandits montagnards puis, lorsque ses derniers sont défaits, qu’il rejoint le seigneur Kiyoyori de Kuromori, son suzerain légitime.
L’histoire de Kuyoyori n’est pas simple non plus. Veuf, il a été contraint par son père d’épouser la femme de son frère, et ce dernier a dû rejoindre un seigneur Miboshi. Ainsi, selon le père, quel que soit l’avenir politique, l’un de ses fils sera dans le camp des gagnants.



« Shikanoko » est (sera) un cycle en 4 volumes, pour revenir aux origines de la grande saga de Lian Hearn, « Le Clan des Otori », qui avait initié de nombreux lecteurs, jeunes ou adultes, à une fantasy light, du merveilleux dans un Japon médiéval fantasmé.
Si (comme moi) vous ne l’avez pas lu (on ne peut pas avoir tout lu), les 5 tomes sont réunis depuis l’an dernier dans une magnifique intégrale.

« Shikanoko » est donc un prequel, qui nous fait suivre le héros éponyme, déchu de ses droits, passant pour mort aux yeux de l’oncle qui l’a spolié. Il reçoit un pouvoir qu’il devra domestiquer au risque de se faire dominer par l’instinct bestial du masque. Les aléas de cette époque troublée le conduisent à son suzerain légitime qui va s’attacher ses services.
Le seigneur Kuyoyori, je l’ai dit plus haut, a un passif : marié de force à la femme de son frère, qui ne l’aime pas, il va en plus tombé amoureux d’une étrange femme, maîtresse du chef des bandits, qui a participé à la création du masque de Shikanoko. Cette passion va exacerber les tensions latentes avec son épouse, et la conduire à certains actes violents tandis qu’il sera à la capitale, courtisé et menacé à la fois par les Miboshi, et notamment le prince abbé, un religieux versé dans les arts magiques.
Un tremblement de terre sur son domaine, pratiquement simultané de l’assaut des Miboshi sur la capitale, va faire sombrer cet imbroglio dans un chaos propice à rebattre les cartes du pouvoir et les destinées de nombreux protagonistes.
Ce sera à la fois fastidieux et désobligeant de ma part de tout vous révéler, car le roman de Lian Hearn est un excellent représentant de la fantasy « politique » actuelle, où les complots entrecroisent les alliances et le devoir est mis à mal par les passions. Le fond japonisant, la culture pétrie de traditions, du sens de l’honneur, joue beaucoup, loin de « Game of thrones » où la parole et l’allégeance ne valent pas tripette.
C’est donc très dense, l’alternance des narrations externes permet d’avoir le point de vue de nombreux protagonistes sur un même moment, et exclut très vite la moindre tentative d’étiquetage « gentil » ou « méchant », pour davantage y préférer « honorable » et « ambitieux », sans connotation manichéenne.

Le roman pourrait passer pour très historique, si la magie, bien que diffuse, n’était pas au centre de l’intrigue. Le pouvoir du masque attire les convoitises. Sesshin, le vieux mage au service de Kuyoyori, se dévoile peu à peu, sur le modèle classique du vieux machin pas si inoffensif que cela, rivalisant avec le prince abbé. Son rôle de mentor et de passeur pour Shikanoko va être déterminant, et augure de violents affrontements pour la suite. Mais on constate aussi, dans la plus pure tradition asiatique, une magie ambiante, du quotidien, teintée de religion et de dévotion, à laquelle les non-initiés sont sensibles, imprimant la marque permanente du surnaturel à la vie courante.

Léger frein à la lecture, l’abondance de personnages (listés en début d’ouvrage, un signe de mauvais augure) aux patronymes très proches et dont la sonorité est loin de nos habitudes forgées par la fantasy anglo-saxonne. Le fait que certains portent plusieurs noms, employés selon qui parle d’eux, de leur rang ou d’une éventuelle adoption, rend certains passages, notamment de manigances politiques, assez nébuleux pour peu qu’on ne se soit pas concentré et familiarisé avec les termes, les domaines, les familles, les clans. Une impression qui finit par s’estomper, naturellement, au fil de la lecture.

Complots politiques, luttes d’influence occulte, magies secrètes, allégeances, passions, tout est là, et parfaitement agencé, pour nous offrir un excellent moment de lecture, alternant souffle épique et drames humains.

Le tome 2, « la princesse de l’automne » est déjà paru, et les deux derniers sont prévu pour août et novembre. Une bonne chose, qui nous évitera un long post-it pour se souvenir d’où en est chaque protagoniste à la fin cataclysmique de ce tome.


Titre : L’Enfant du Cerf (Emperor of the Eight Islands, 2016)
Série : Shikanoko, tome 1/4
Auteur : Lian Hearn
Traduction de l’anglais (Australie) : Philippe Giraudon
Couverture : Alex Merto / Yuko Shimizu
Éditeur : Gallimard Jeunesse
Collection : Grand format littérature
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 330
Format (en cm) : 21 x 14 x 2,8
Dépôt légal : janvier 2017
ISBN : 9782070588145
Prix : 14,90 €



Nicolas Soffray
14 avril 2017






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