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Arkane, tome 1/2 : La Désolation
Pierre Bordage
Bragelonne, roman (France), fantasy, janvier 2017, 425 pages, 25€

La cité d’Arkane s’élève sur la montagne au-dessus du fleuve Odivir. Sept familles règnent, depuis le niveau le plus élevé. Sept familles associés aux sept créatures mythiques qui sauvèrent leurs ancêtres d’une crue meurtrière. Tant que le pouvoir est réparti entre les famille, la paix est assurée.

Hélas, cette histoire commence tandis que la famille de l’Aigle vient de décimer la maison du Drac. Seule la jeune et belle Oziel en a réchappé, parce que le fils de l’Aigle a des projets peu engageants pour elle. Elle évite le viol et parvient à s’échapper, mais elle découvre très vite que les autres Familles couvrent les agissements de l’Aigle, voire sont franchement complices. Elle trouve refuge auprès de la Résurrection, une secte apparemment bienveillante qui l’enjoint, pour le bien d’Arkane, de retrouver son frère aîné, banni dans les Bas-fonds, car lui seul peut empêcher la terrible prophétie de se réaliser... Pour lui permettre de rejoindre « sans encombre » les strates inférieures de la cité, Oziel accepte de s’inoculer la mécrose, une maladie bubonique repoussante, dont on lui confie une dose d’antidote. Elle est aussi accompagnée d’un petit drac enchanté : l’incarnation de l’animal tutélaire de sa famille lui redonne courage...

Simultanément, Noy, jeune homme en seconde place dans l’ordre de succession du Corridan, est poussé par son père à fréquenter une fille de l’Orbal (un serpent pas commode), alors qu’il préfère courir la ville, dès que le bruit court que la belle Oziel aurait échappé au massacre. Il découvre très vite qu’il se fait piéger dans une machination politique organisée par les deux familles, bien dégénérées, et qu’il ne peut faire confiance à personne.

Enfin, à des lieues de là, dans les montagnes, Renn tente d’apprendre à enchanter les pierres. Cela lui fait échapper à sa condition de paysan, et ses parents ont été ravis de se débarrasser de lui. Mais débarque Orik, un soldat effrayant du royaume voisin, qui a fui devant un ennemi qui a ravagé son pays. Il exige que Renn le guide jusqu’à Arkane, afin qu’il prévienne la cité du péril qui la guette. Pour le jeune homme, c’est un long voyage, périlleux, qui commence, à la rencontre des paysans du fleuve, d’une communauté de mécrosés, avec à chaque instant la menace de cette troupe à leurs basques...



Faut-il encore présenter Pierre Bordage ? J’espère que non : fer de lance de la SF française, multi-primé, il est un auteur incontournable depuis 30 ans (et il en a 52). Depuis quelques années, il s’essaie à la fantasy, avec plus ou moins d’originalité mais toujours grand talent, distillant une nouvelle dans l’anthologie des Imaginales. Certaines sont mémorables (dans Victimes et Bourreaux, Bardes et sirènes), d’autres beaucoup moins (Elfes et assassins), pour ne citer que celles qui relèvent de la fantasy stricto sensu.

Avec le diptyque d’« Arkane », il prend davantage ses aises, et ses multiples cycles de SF ont prouvé que la longueur est son format de prédilection.
Il crée ici un monde complet, dense, riche. Le voyage de Renn est l’occasion de découvrir le royaume, ses populations, tout comme la descente d’Oziel permet de brosser le tableau quasi babélien d’une cité aux couches sociales clairement définies et séparées. Un labyrinthe protège ainsi les Hauts de la tranche intermédiaire des ouvriers de la classe moyenne, et des falaises marquent la différence avec la classe encore inférieure. Simple mais efficace, ce paysage permet aussi le développement de corporations spécifiques, comme les guides du labyrinthe. Peut-être est-il un rien trop gigantesque, rappelant le grandiose des space-operas de l’auteur, mais nous sommes dans le merveilleux. Noir, violent, sanglant, mais merveilleux.
Côté bestiaire l’auteur se défend bien, entre un petit drac magique et une profusion de bestioles qui rendent la nature sauvage hostile. Des tiques mortelles, des mastodontes à six cornes, des scorpions camouflés... Tout pour vous rendre le pays attrayant et réaliste.

Néanmoins, sous les oripeaux de la fantasy, tout comme ceux de la SF, et y compris dans ses nouvelles, Pierre Bordage s’intéresse d’abord aux personnages, à leurs caractères, leurs choix et les conséquences.
Oziel, déterminée à venger sa famille, doit renoncer à sa beauté en devenant mécrosée. Quand bien même ce n’est que temporaire, que la Résurrection lui fournit un antidote, la décision est difficile pour la belle jeune femme. Renn n’a pas d’attaches, mais ne s’est jamais senti courageux (même pas au point de travailler à la ferme) et ce voyage lui demande déjà de surmonter ses peurs avant de s’en découvrir de nouvelles, mais aussi d’apprécier de nouvelles expériences et de relativiser sa situation.

Narrativement, le texte alterne le point de vue d’Oziel, Renn et dans une moindre mesure Noy, les faisant lentement converger.

A qui n’a lu que très peu de fantasy, ayant trouvé Tolkien indigeste ou ne voulant se plonger dans les classiques des années 70-90, « Arkane » est une excellente entrée en matière, car Pierre Bordage y intègre tous les éléments essentiels d’une grande fresque : des héros qui révèlent leur force dans l’adversité, des méchants cruels et/ou fourbes, des complots, des trahisons, un monde « merveilleux » qui cache mal certaines réalités (la fortune de peu dépend de la misère de beaucoup), quelques prophéties apocalyptiques et une pointe de magie qu’il faudra domestiquer.

Las, à ceux qui, dans mon cas, boivent à cette source merveilleuse depuis quelques années, malgré toutes ses qualités, « Arkane » s’avère un joyau lisse et froid. A n’employer que ces ingrédients traditionnels, la fantasy de Pierre Bordage est sans surprise, ni dans le fond, ni sur la forme. J’ai longtemps espéré qu’Orik soit au moins un espion, mais le héros déserteur est droit dans ses bottes. Le pouvoir de Renn se révèle quand il en a désespérément besoin. Si Oziel va de mal en pis, capturée par la Désolation, une secte maléfique (qui donne donc le titre à ce volume), c’est pour mieux découvrir les dessous du complot. A côté de cela, Noy n’apparaît que comme un vecteur supplémentaire pour nous donner à voir les manigances sombres qui se trament. On est loin d’un G.R.R. Martin, ou même en France d’un Adrien Tomas (pour n’en citer qu’un, avec sa « Geste du Sixième Royaume »), qui peut vous tuer un personnage de premier plan en fin de chapitre et chambouler du coup une intrigue prévisible. C’est ici sans doute mon principal reproche à « La Désolation » : malgré les embûches, malgré les derniers actes d’Oziel (chut !), tout se passe grosso modo comme prévu.

C’est donc de la fantasy de très bonne qualité, très riche, très dense, mais très classique.
Elle saura plaire au plus grand nombre, mais les lecteurs un peu plus férus du genre (ceux de Jaworski, Niogret, Davoust, pour encore n’en citer qu’une poignée) resteront sur leur faim.

Ces mots m’écorchent le clavier, avec tout le respect que j’ai pour Pierre Bordage, mais c’est presque un « produit d’appel », qui peut-être pourra convertir le lectorat de space-operas de l’auteur à la fantasy (on remplace les lasers par de l’acier et les spacefighters par des chevaux ou des dragons, c’est tout).

Ajoutez à cela une édition haut de gamme, et donc un prix un rien élevé, avec reliure rigide et jaquette signée Didier Graffet (sans oublier le magnifique crayonné des plats intérieurs), et vous obtenez un très bel objet, à offrir à vos proches qui persistent à croire et dire que l’Imaginaire est une littérature facile et à destination des plus jeunes.

Je suis néanmoins curieux de lire le second volet, et suis prêt à battre ma coulpe si nécessaire. Je souhaite même avoir à le faire.


Titre : La Désolation
Série : Arkane, tome 1/2
Auteur : Pierre Bordage
Couverture : Didier Graffet
Éditeur : Bragelonne
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 425
Format (en cm) : 25 x 16,5 x 3 (hardcover)
Dépôt légal : janvier 2017
ISBN : 9791028101053
Prix : 25 €



Nicolas Soffray
21 avril 2017






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