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Figures de l’ombre (Les)
Margot Lee Shetterly
Harper Collins France, l’anglais (États-Unis), essai, 375 pages, février 2017, 18€

Harper Collins ayant créé une branche française il y a quelques mois, les premiers ouvrages arrivent sur les tables des libraires. Parmi ceux-ci, des fictions, polar compris, des livres dérivés du film « Les Animaux Fantastiques », mais aussi un essai qui, à l’inverse, aura donné naissance à un long métrage. Sortie concomitante donc, sur les écrans et en librairie pour « Les Figures de l’ombre » de Margot Lee Shetterly, dont nous donnons un aperçu ci-après.



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Étranges destins que ceux de ces mathématiciennes noires, calculatrices de talent et personnalités brillantes, devenues ingénieures pour certaines, parvenant à la force du poignet par triompher de ce qui était alors deux handicaps : être des femmes et n’être pas blanches. Des mérites parfois reconnus, mais le plus souvent restés dans l’ombre. À travers les biographies mêlées de Dorothy Vaughan, mais aussi de Katherine Goble, Katherine Johnson, Christine Darden et de bien d’autres, comme Blanche Sponsler au destin tragique, Margot Lee Shetterly s’intéresse à deux épopées parallèles : celle des droits civiques américains et celle de la conquête de l’espace.

« Elles se révéleraient égales ou meilleures que les autres, ayant intégré le théorème noir leur imposant d’être deux fois supérieures pour aller ne serait-ce que moitié moins loin. »

Mises systématiquement de côté, les personnes de couleur deviennent subitement intéressantes en temps de crise. On les promeut et les enrôle lors de la Première Guerre mondiale, occasion – manquée – de développer leurs droits civiques. La Seconde Guerre mondiale, puis la course à l’espace face aux Spoutniks et à l’avance soviétiques donnent l’impression de rejouer le même morceau : si certains, aux États-Unis, comprennent que les descendants des esclaves sont, plus et mieux qu’un réservoir de main d’œuvre pour les tâches les plus modestes, un immense gisement de matière grise inexploitée, ils semblent bien ne le comprendre que durant les périodes de crise. Et ils sont peu nombreux. Imposer, au début des années quarante, des « calculatrices de couleur » dans le complexe militaro industriel de Langley, destiné à procurer aux États-Unis la suprématie scientifique et aérienne indispensables pour gagner la Seconde Guerre mondiale, est un véritable pari.

Expérimentations mais aussi calculs, modélisations, simulations : les mathématiciennes sont devenues indispensables. Les calculatrices employées à Langley, en Virginie, au cœur du NACA (National Advisory Committee for Aeronautics) en ont bien conscience : une opportunité personnelle, mais aussi une opportunité historique de faire avancer leurs droits dans un monde qui ne leur est guère propice. Des difficultés presque insurmontables, même pour les plus brillantes, pour parvenir dans les cercles de la connaissance et des décideurs, mais surtout un monde avec des toilettes pour blancs, une cafétéria avec des emplacements pour les blancs, des écoles réservées aux blancs, des transports publics dans lesquels on ne se mélange pas, et mille et un autre détails. Ségrégation, racisme et humiliations sont quotidiens.

En mettant en parallèle, ou plus exactement en contraste, le rythme d’avancées scientifiques majeures et la lenteur de progrès civiques, Margot Lee Shetterly donne une vision des États-Unis beaucoup moins mythique et beaucoup plus âpre que celle que ce pays cherche en permanence à donner de lui-même. La conquête de certains droits, comme la mixité scolaire traduite par la décision historique de la cour suprême américaine « Brown v. Board of Education » de 1954, aura été plus longue et moins suivie d’effets que la conquête des airs. C’est ainsi que le mouvement Massive Resistance du sénateur Byrd, ségrégationniste avant tout, se sera opposé à l’application de la loi, préférant priver d’école des milliers d’enfants, y compris blancs, dans l’état même de Virginie qui était le fer de lance de la conquête spatiale.

Arrivée des premiers calculateurs IBM dans les années cinquante, transformation de la NACA en NASA (National American Space Agency) en 1958, irruption du langage Fortran au début des années soixante, travail acharné pour rattraper l’avance prise par les soviétiques et envoyer le premier américain – John Glenn – en orbite sur un couplage de capsule Mercury et de lanceur Atlas, qui selon la formule d’un sénateur, évoque « un machin digne de Rube Goldberg au sommet d’un cauchemar de plombier » mais aussi avancées micrométriques des droits des gens de couleur, et ceci jusqu’au discours de Martin Luther King « I have a dream » en août 1963 et à la conquête de la lune, telle est la saga dans laquelle Margot Lee Shetterly emmène le lecteur dans une recréation historique de la vie de ces « calculatrices de couleur » au long des années quarante, cinquante et soixante.

Il est malheureusement difficile, sinon impossible, de ne pas souligner l’américano-centrisme de cet essai. On comprend qu’il ait pour thèmes essentiels le programme spatial et les mouvement sociaux américains, et l’on reconnaît que l’auteur n’hésite pas à souligner l’avancée majeure des soviétiques sur l’Amérique lors des premiers vols orbitaux, tout comme le fait que l’égalité ethnique était atteinte en URSS alors que la ségrégation régnait dans son propre pays. Mais on a l’impression, lors des rares passages où l’URSS est évoqué, qu’il s’agit d’une entité désincarnée, sans âme, sans administrateurs de talent, sans ténors scientifiques. Hormis Gagarine, pas un seul nom. Comme si la conquête spatiale soviétique s’était faite d’elle-même, comme une simple épine dans le pied américain, comme si les seuls individus méritoires dans la conquête spatiale ne pouvaient être qu’américains – Shetterly mentionne certes Wernher Magnus Maximilian Von Braun, mais il est naturalisé américain. Beaucoup d’intérêt pour les conditions de vie des Noirs américains à l’époque, mais strictement aucun pour les artisans du programme spatial soviétique, qui n’étaient pas forcément non plus à la fête, et pas forcément mieux lotis.

Même constat, dans la première partie, en ce qui concerne le développement aéronautique pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Cette partie laisse l’impression curieuse – hormis la guerre en Europe en très lointain bruit de fond – qu’il n’y avait personne d’autre sur la planète à l’époque. Les Soviétiques, les Allemands, les Anglais, aucune autre nation ne semble faire voler des avions ni faire des recherches sur le sujet, ce qui apparaît extrêmement surprenant. Tout est américain de A à Z, comme s’il fallait à tout prix reconnaître les mérites des « calculatrices de couleur » et de quelques-uns de leurs collègues blancs, mais n’en jamais accorder à personne d’autre. Il est question par exemple, encore et encore, des souffleries. Hormis une allusion à Léonard de Vinci, on croirait presque que leur histoire commence à Langley, ce qui est ridicule : à l’époque, des souffleries avaient déjà été construites en France, en Russsie et en Angleterre plusieurs décennies auparavant.

En occultant par omission des pans entiers de l’histoire des sciences, Shetterly construit, peut-être de manière involontaire, mais de manière quasi-systématique, le principal défaut de son ouvrage. On le regrette d’autant plus qu’il n’aurait pas été difficile de glisser ici et là un paragraphe pour contextualiser ces progrès dans l’histoire de la discipline et surtout dans le contexte mondial des avancées scientifiques. De même, le lecteur qui souhaiterait en apprendre ne serait-ce qu’un peu dans ces domaines risque de se sentir passablement frustré : il entendra parler ici et là de calculs, de trainées, de portance, de formes, mais cela restera toujours très vague et surtout très peu savant. Quant aux affirmations que les recherches rendent les avions plus fiables, plus performants, plus économiques, cela reste, sans une explication plus précise de ces causalités, et sans quasiment aucune anecdote relative aux vols d’essai, un simple arrière-fond trop vague pour emporter d’un bout à l’autre le lecteur. On peut regretter également l’absence d’iconographie dans ce volume, assez surprenante – toutes ces femmes extraordinaires dont on ignore à quoi elles ressemblent – qui s’explique peut-être par la crainte de brouiller les images avec les actrices les incarnant dans le film éponyme.

Malgré ces défauts, « Les Figures de l’ombre » reste un ouvrage passionnant et un travail de recherche et de remise en lumière exemplaire. Formidablement documenté – avec une annexe de près de huit cents notes et douze pages de bibliographie –, extrêmement précis, se basant uniquement sur des faits, il refuse toute envolée littéraire et toute recréation romanesque. À mi-chemin entre la thèse et l’essai, « Les Figures de l’ombre » impressionne par son sérieux. Mettant en parallèle l’histoire des droits civiques américains et celles de l’aéronautique et des débuts de la conquête spatiale, il exhume bien des faits oubliés, bien des injustices tenaces, bien des combats et des droits gagnés de haute lutte. Un combat qui ne sera sans doute jamais entièrement terminé : n’oublions pas qu’en 2016, l’année même de publication de cet ouvrage, bien des faits divers, dont plusieurs mettant en scène les forces de l’ordre, auront montré qu’en matière de racisme et d’injustice, l’Amérique est encore loin d’avoir exorcisé ses vieux démons.


Titre : Les Figures de l’ombre (Hidden Figures, 2016)
Auteur : Margot Lee Shetterly
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Johna Frederik Hel Guedj
Couverture : C. Escarbelt
Éditeur : Harper Collins France
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 375
Format (en cm) :14 x 22,5
Dépôt légal : février 2017
ISBN : 9791033900320
Prix : 18€


Hilaire Alrune
7 mars 2017






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