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Nous Autres Simples Mortels
Patrick Ness
Gallimard Jeunesse, roman traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), 333 pages, novembre 2016, 16€

Une ville imaginaire, dans des USA imaginaires. Une famille dysfonctionnelle : Mike, le narrateur, et sa sœur Mel vont passer leur bac d’ici quelques semaines. Cela marquera la fin de leur adolescence et le début de leur vie adulte. Ils laisseront Meredith, leur petite sœur bien en avance, avec leur père, garagiste alcoolique, et leur mère, candidate à un poste de sénatrice une nouvelle fois. Ils s’inquiètent. Et Mike est follement amoureux d’Henna, depuis l’école primaire, et elle va partir elle aussi. Heureusement que son pote Jared est là, pour le pousser. Et le ramener, lorsqu’il s’enferme dans les boucles de ses TOC.
Tous sont témoins d’étranges phénomènes qui touchent les « indie kids », ces ados dotés de pouvoirs qui vivent parmi eux. Ceux-là même qui ont mis fin à l’invasion zombie et aux attaques des vampires il y a quelques années... Quelque chose est en train de se passer, mais que peuvent-ils y faire, eux simples mortels ?



Encore un excellent livre de Patrick Ness (la trilogie « La Voix du Couteau », « Quelques minutes après Minuit »...), que je vais essayer de vous vanter sans vous le gâcher.
Il n’y a pas d’histoire : on observe les quelques semaines d’un groupe d’ados avant cette séparation inévitable après la cérémonie de remise de diplôme. Tout pourrait être « normal ». Forcément, rien ne l’est.
Parce que nos « héros », qui n’en sont pas, sont à la fois comme nous et donc différents : Mike est esclave de ses TOC, sa sœur est une anorexique en convalescence, l’immense Jared... a quelque chose de particulier, et Henna, la belle Henna, est Henna, et c’est tout ce qui compte aux yeux de Mike. Parce qu’il aimerait aller au bal avec elle, avant qu’elle parte en Afrique avec ses parents humanitaires. Parce que débarque Nathan, et qu’elle se rapproche de lui, trop au goût de Mike...
Parce qu’entre les lignes, on devine que cette Amérique est un peu fantasmée, et uchronique. Des phénomènes fantastiques s’y sont produits, marquant certaines générations, entrant dans une Histoire contemporaine sur laquelle on a tourné la page. Des événements dont l’Humanité s’est sortie grâce aux gens que nos ados surnomment les « indie kids », détenteurs de super-pouvoirs.

Fort subtilement, Patrick Ness met en incipit de ses chapitres un bref résumé de la situation du point de vue de ces « indie kids », épurant à l’extrême notre réception d’une intrigue typique de comics, nous montrant à peine un envers du décor, un aperçu du cataclysme à venir, qu’ignorent bien sûr ses vrais personnages, qui ne sont que témoins d’épiphénomènes (un cerf percuté par une voiture... qui revient à la vie avec un drôle de regard, d’étranges colonnes de lumière bleue qui s’abattent sur la ville).

Très souvent, jusqu’à cette scène finale de remise de diplôme, j’ai pensé à la série « Buffy contre les vampires » qui la première réussissait à mêler brillamment fantastique et quotidien adolescent. La série, sur la longueur, avait le mérite de changer des collégiens anonymes en personnages de second puis de premier plan : à force d’être témoins de phénomènes étranges, parfois victimes, ils s’en rapprochent, cherchent à comprendre. Nous autres simples mortels relève de ce même principes : les choses bizarres sont périphériques, on sait qu’elle existent, mais l’adolescence et ses conséquences sont un souci bien plus quotidien. Le reste est du ressort des indie kids.

Les personnages de Patrick Ness, dans leurs folies personnelles (ou leur normalité) sont très vrais et très attachants, criants de vérité dans leurs paradoxes, leurs priorités, leur naïveté dans certains domaines, leur maturité sur d’autres sujets. Presque adultes, encore un peu enfants. La narration interne de Mike est on ne peut plus immersive, et son rôle central dans le groupe, un autre sujet du livre, permet une entrée à la fois immédiate et en douceur dans ce groupe/monde/état d’esprit adolescent, ménage bien sûr des zones d’ombres avec lesquelles Ness joue en virtuose.

Bref, si vous n’étiez pas encore convaincu du grand talent de Patrick Ness, c’est l’heure de renoncer. Avec un minimum de fantastique, distillé dans les marges, « Nous autres simples mortels » renouvelle et magnifie le roman adolescent, cet âge de désillusions.
Ajoutez à cela la bichromie de la très belle couverture et du jaspage, le livre a tout pour attirer, séduire, captiver, avant de vous laisser scotché, épuisé, sidéré, rincé, tant c’est à la fois simple et si minutieusement ciselé.


Titre : Nous autres simples mortels (The rest of us just live here, 2015)
Auteur : Patrick Ness
Traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) : Bruno Krebs
Couverture : (couverture de l’édition originale anglaise)
Éditeur : Gallimard Jeunesse
Collection : Grand format littérature
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 333
Format (en cm) : 22,5 x 15,5 x 2,8
Dépôt légal : novembre 2016
ISBN : 9782075074582
Prix : 16 €



Nicolas Soffray
28 février 2017






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