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Bifrost n°85
Rédacteur en Chef : Olivier Girard
Revue, n°85, nouvelles - articles - entretiens - critiques, janvier 2017, 192 pages, 11€

Que « Bifrost » consacre un dossier à Thierry Di Rollo est tout à fait normal, car le Bélial’ et lui, c’est une longue histoire, loin de se résumer à un long fleuve tranquille. En tant qu’éditeur, Olivier Girard était tout désigné pour mener l’interview. Je n’ai pas souvenir d’avoir autant été marqué par un entretien jusqu’à présent, l’auteur se livre complètement, pas de demi-mesure avec lui, il partage avec nous son passé, ses doutes qui l’assaillent sans cesse.
Entre une mère courageuse toujours présente pour ses enfants et un père qui levait la main sur eux, son enfance donne presque un début d’explication à ses premiers romans pour le moins sombres et loin de véhiculer un quelconque message d’espoir.
Thierry Di Rollo apparaît torturé par le passé, mais aussi par le présent. Avec Olivier Girard, la situation a dérapé plus d’une fois, mais entre gens intelligents, ils se sont toujours rabibochés. Cette conversation est un morceau de choix sur lequel méditer et qui donne un autre regard sur l’auteur. Impossible de ne pas être touché par sa sensibilité et par son honnêteté.



Et pour le reste ? me direz-vous. En entame du dossier, Philippe Boulier présente Thierry Di Rollo à travers son œuvre et un abécédaire complète très bien l’interview, les deux ensemble cernant l’homme qui se cache derrière « Drift », pour citer son roman le plus récent.
Si Thierry Di Rollo reconnaît préférer les romans aux nouvelles, car la distance lui semble trop courte pour se livrer totalement, il s’en sort parfaitement avec “Proscenium”. Sorn est un semi-mort à la recherche d’un vaisseau spatial en particulier. Ses demandes au vendeur s’avèrent pour le moins étonnantes, mais il agit dans un but précis.
Le personnage déjà n’est pas ordinaire, il pourrit sur pieds et retarde l’inéluctable avec une médication adaptée. Ce n’est pas l’idée de mourir qui l’effraie, mais de ne pas savoir ce qui est arrivé à la femme qui l’accompagnait. Son existence est une épreuve, la solitude lui pèse plus que son état. Son désarroi atteint le lecteur. Une très belle et surprenante nouvelle.
J’ai d’ailleurs oublié de préciser que ses écrits reflètent toujours une part de l’auteur qui ne conçoit pas d’écrire pour ne rien dire.

Les autres fictions sont elles-aussi d’excellente tenue.
Elizabeth Bear nous présente Calcédoine, un robot de combat errant sur une plage à la recherche de coquillages et autres verroteries. Par l’utilisation du pronom féminin, l’auteure apporte d’emblée une touche d’humanité à une machine créée pour tuer. Elle est abîmée, doit économiser sa batterie, mais ne veut pas oublier ses compagnons perdus. La rencontre avec un jeune garçon lui donne un second souffle.
Ça avance à deux à l’heure, mais qu’est-ce que “Ligne de marée” est prenante ! Calcédoine est attendrissante par sa quête, sa volonté de durer pour conserver le souvenir. La relation machine-humaine enrichit chacun des deux partis. De toute beauté, cette nouvelle (Prix Hugo 2008) prouve qu’il n’y a pas besoin de grande action pour capter toute l’attention des lecteurs.

Avec “En dépit des apparences”, « Bifrost » poursuit la publication des textes du cycle « Salvage » d’Eric Brown. L’équipage du Loin de chez soi amène un pèlerin sur la planète Bokotar, Rigel III. Tous les cent-trente ans, le Très-Haut s’y manifeste et, après cette révélation, tous les présents se jettent avec joie dans un gouffre. L’intrigue est double entre le mystère entourant cette planète et l’IA Ella.
L’ensemble relève du space opéra enlevé à la « Firefly » comme précisé à juste titre en introduction. La fine équipe hétéroclite emporte l’adhésion, rien ne lui semble impossible, chance et douce folie se côtoyant dans leurs aventures spatiales. Cet auteur plutôt méconnu par chez nous mérite vraiment de s’y intéresser et on ne peut que se féliciter que « Salvage » soit annoncé dans la collection Pulps.

“Le fardeau” confirme une fois de plus tout le bien que l’on pense de Ken Liu. Avec une économie de moyens remarquable, il déroule son histoire sur Lura. Des êtres de cette planète aujourd’hui déserte auraient visité la Terre et construit les pyramides, comme semblent en témoigner les constructions sauvegardées sur Lura mais menacées par la présence humaine modifiant l’écologie locale. Toute une spiritualité a été élaborée autour des écrits trouvés là-bas. Mais est-ce vraiment ce que la plupart croit ? C’est dans cette question que Ken Liu surprend et interroge. C’est très bien trouvé, mené parfaitement.

Dans “Scientifiction”, Frédéric Landragin nous rassure : ce n’est pas encore aujourd’hui que les IA vont éradiquer la race humaine. Rubrique toujours instructive et montrant la science sous un côté ludique.
Bien sûr, « Bifrost » c’est aussi un important volet critique. Et premier numéro de l’année oblige, les Prix des lecteurs de Bifrost 2016 sont révélés : catégorie francophone “La confirmation” de Laurent Kloetzer (« Bifrost 83 ») et catégorie étrangère “Une brève histoire du tunnel transpacifique” de Ken Liu (« Bifrost 83 »). Bravo aux lauréats !
Dans la série Paroles de..., ce trimestre, la parole est donnée à un éditeur (Mireille Rivalland pour L’Atalante) et à un illustrateur (Nicolas Fructus).

Un « Bifrost » excellent, aussi bien par la qualité de ses nouvelles que par la présence de Thierry Di Rollo se livrant aux lecteurs. Impossible d’oublier ce partage si touchant et de ne pas s’intéresser plus avant à l’ensemble de son œuvre. Surtout qu’il le mérite amplement.


Titre : Bifrost
Numéro : 85
Rédacteur en chef : Olivier Girard
Couverture : Manchu
Type : revue
Genres : SF, études, critiques, nouvelles, entretien, etc.
Sites Internet : le numéro 85, la revue (Bifrost) et l’éditeur (Le Bélial’)
Dépôt légal : janvier 2017
ISBN : 978-2-913039-82-7
Dimensions (en cm) : 14,9 x 21
Pages : 192
Prix : 11€



Pour contacter l’auteur de cet article :
[email protected]


François Schnebelen
20 février 2017






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