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Le Magicien sur la passerelle
Wu Ming-yi
L’Asiathèque, collection Taïwan Fiction, traduit du chinois (Taïwan), fantastique, 269 pages, premier trimestre 2017, 19,50€

Déjà connu en France pour deux romans, « Les Lignes de navigation du sommeil », traduit aux éditions You Feng en 2013, et « L’Homme aux yeux à facettes », publié dans la collection cosmopolite chez Stock l’année suivante, l’auteur taïwanais Wu Ming-Yi, à la fois romancier et nouvelliste, mêle volontiers une touche d’inexplicable à des éléments très contemporains, d’où ce rapprochement au réalisme magique façon Garcia Marquez qui a déjà été fait plusieurs fois à son sujet. Avec « Le Magicien sur la passerelle », sous-titré « Chronique du marché aux illusions », l’auteur poursuit dans cette veine teintée de fantastique.



Sur la passerelle du marché de Chunghua, un prestidigitateur fait des tours et vend du matériel de magie. Devenu adulte, un enfant qui, également installé sur la passerelle, proposait des lacets à quelques pas de lui, se souvient. Puis un autre adulte prend la parole, se souvient à son tour. Puis un autre encore. Se dessinent alors autant d’existences, autant de fragments du marché de Chunghua, autant de tristesses, de magies, d’émerveillements dont un des points communs sera le fameux magicien – un illusionniste, certes, mais peut-être plus encore, car certains de ses tours demeureront à tout jamais inexplicables.

Une figurine de papier dotée d’une vie impossible (“Le Magicien sur la passerelle”), un cabinet transformé en cabine d’ascenseur permettant d’atteindre de très hypothétiques sommets (“Le 99ème étage”) un lion de pierre qui une fois provoqué peut prendre vie pour tuer ou au contraire pour protéger (“De quoi se souviennent les lions de pierre ?”), un individu qui disparait en même temps dans un cahier et dans le corps de son propre frère (“Un éléphant sous les rais de lumière poussiéreux d’une ruelle”), l’art de la divination par les mouvements des poissons rouges (“Le Poisson rouge de Térésa”), un chat qui vit dans un plafond (“La Boutique de costumes de monsieur T’ang”), un oiseau devin et un oiseau magicien (“Les Oiseaux”) , et enfin une magnifique et surprenante histoire de lumière (“La Lumière est comme l’eau”) : autant de récits si riches que nous aurions pu les présenter par bien d’autres facettes encore.

« Le soir, je regardais ma mère ranger les timbres avec une petite pince, comme si elle remettait en ordre le puzzle du monde. »

Nous ne révélerons pas une à une ces richesses, nous ne dévoilerons pas ces surprises (que le lecteur sache toutefois qu’il découvrira au passage une très belle histoire atypique des clés et des serrures), qui concernent autant les animaux que les hommes, autant les lieux que les existences. Des métiers minuscules, des individus actifs ou contemplatifs, le goût des petites choses et les questionnements sur le monde, une attention extrême portée aux détails viennent donner à ces récits une densité particulière. Du réalisme magique, certes, mais aussi des facettes très humaines, des bassesses, des jalousies et des crimes.

Le procédé de dramatisation de ces récits (le décès inattendu de l’un de ces protagonistes) est un peu trop systématique pour ne pas devenir visible, mais fonctionne dans la plupart des cas, donnant un goût particulièrement âpre à leur côté réaliste. Malheureusement, quand il n’utilise pas cet artifice, Wu Ming-Yi cherche sa touche et son contrepied réaliste côté sexuel, y compris, de manière passablement inutile, dans le fragment autobiographique qui vient clôturer le volume : cette recherche de contrastes trop appuyés finit par donner à ces chapitres un aspect racoleur et vulgaire qui produit un effet l’inverse de celui escompté, et empêche plusieurs chapitres d’atteindre le réalisme magique de grande classe, comme celui d’un Stephen Millhauser, avec qui l’auteur partage plus d’un point commun, et qui n’a jamais eu besoin d’artifices de ce genre pour écrire des textes mémorables.

Malgré ces complaisances, on peut reconnaître à l’auteur bien des qualités dans ce récit qui entretient un flou soigneusement entretenu sur sa véritable nature. Roman ? Nouvelles ? Chroniques ? Mémoires ? Un peu de tout cela pour ce volume dans lequel tout se répond sans cesse et qui ne se laisse ni réduire ni enfermer dans un genre précis, un «  Magicien sur la passerelle  » qui est en effet un peu magicien et surtout passerelle, passage, carrefour entre des genres auxquels il emprunte sans vraiment s’y conformer. Sans doute parce que ce marché de Chunghua, bâti en 1961 près de la gare centrale de Taipei, et qui aura hébergé jusqu’à 1700 habitants avant d’être rasé en 1992, aura lui-même été, du début à la fin, un topos animé, grouillant, fluctuant, métamorphique, un univers foisonnant de poésie, de détails, de mystères, que personne n’aura jamais entièrement compris, entièrement saisi, entièrement exploré. D’où ces récits, ces éclairages, ces dévoilements successifs que représentent, pour le lecteur mais aussi pour chacun des narrateurs, les narrations suivantes.

« Même s’il avait rassemblé toutes les photos connues du marché, était allé en demander à des internautes et avait interrogé des personnes âgées y ayant vécu, les photos étaient pleines d’angles morts et les souvenirs y étaient incomplets. »

Un topos, donc, que l’on peut considérer comme une série de cercles concentriques à eux-mêmes, dont le moyeu serait ce point précis sur la passerelle d’où tout part et vers lequel tout finit par converger, ce minuscule épicentre de magie, ce vortex à la fois banal et fantastique né de la présence du magicien, individu qui restera pour toujours mystérieux. Autour de cet axe, un premier univers complet qui est celui du marché, autour encore la ville qui sera explorée par quelques-uns des protagonistes, puis le vaste monde dont l’un des narrateurs aura ramené une épouse qu’il perdra à jamais, comme si ces univers, plus parallèles que concentriques, composaient des topographies incomplètement miscibles. D’où, peut-être, ce personnage qui, après avoir travaillé aux Etats-Unis pour George Lucas, le créateur de Star Wars, au développement d’univers plus vastes que le système solaire lui-même, finit par s’en revenir et par consacrer les années qui lui restent à la recréation, sous forme d’une maquette composée avec un sens prodigieux du détail, d’un marché disparu – une quête dans fin de ce que beaucoup ont déjà oublié, comme s’il n’y avait, entre le topos et la mémoire qui est elle aussi l’un des grands sujets de l’auteur, plus vraiment de différence.

Ces neuf chapitres composant autant d’histoires sont suivis par un dernier fragment, “Le Magicien sous l’arbre de pluie” , qui, sous couvert, d’explication vient ajouter un peu d’ambiguïté et de flou à l’ensemble. On notera également une intéressante postface du traducteur, “Chronique du marché aux illusions”, qui apporte des précisions quant à l’auteur et au marché de Chunghua. Un bel ensemble joliment présenté, avec des dessins de l’auteur, sous un agréable format intermédiaire et presque carré.


Titre : Le Magicien sur la passerelle (Tianquiao shang de moshushi, 2011)
Auteur : Wu Ming-yi
Traduction du chinois (Taiwan) : Gwennaël Gaffric
Couverture et illustrations intérieures : Wu Ming-yi
Éditeur : L’Asiathèque
Collection : Taïwan fiction
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 269
Format (en cm) : 14 x 18,5
Dépôt légal : premier trimestre 2017
ISBN : 978236050812
Prix : 19,50 €


Hilaire Alrune
27 février 2017






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