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Sénéchal
Grégory Da Rosa
Mnémos ; roman (France), médiéval-fantasy, 314 pages, janvier 2017, 19,50€

Réveillé en sursaut, Philippe Gardeval, le vieillissant sénéchal du roi de Méronne, découvre la triste réalité : cédant à un appétit de conquête, le roi Lysander de Castlewing assiège désormais Lysimaque, la capitale de Méronne. L’ost est au loin, les rapports des espions ayant suggéré qu’il s’en prendrait d’abord à une ville secondaire.
Devant la cour rassemblée et paniquée, Gardeval tente de faire raison garder à tous, déjouant les piques d’Othon de Ligias, nouveau chancelier, être adipeux, mielleux... bref un pur courtisan, aux antipodes de la relation quasi fraternelle qui unit Philippe au roi Édouard depuis leur enfance. Appelant à boire une coupe de vin pour chasser les peurs naissantes, c’est la terreur qui s’abat : le vin, empoisonné, manque les tuer tous. Une chape de plomb s’abat, tous deviennent suspects.
Plus tard dans la journée, tandis que le roi et sa garde proche traversent la ville basse pour aller mener négociations avec Lysander, ils sont abordés par quatre chevaliers du Syncral, l’église du Dieu Unique, qui lèvent leurs épées contre Édouard et la princesse Sybille ! L’embuscade déjouée au prix du sang de nobles preux, ce sont les négociations qui tournent court : Lysander est appuyé du Séraphin Démosthène, qui déclare la ville et son roi hérétiques s’ils ne se soumettent pas céans à l’entreprise divine d’unification impériale. Les puissances magiques entrent en jeu, leur permettant de tourner casaque et de rentrer à l’abri des hauts murs de Lysimaque. Mais sont-ils vraiment à l’abri, si l’ennemi est déjà capable de les y frapper ?



Dès la couverture, le nouveau Mnémos vous happe. La couverture est aussi sobre que magnifique. Et le contenu, dès les premières lignes, est à la hauteur. Grégory Da Rosa dévoile très vite sa passion pour l’époque médiévale, s’appropriant sa langue, sa syntaxe, son vocabulaire (que quelques notes de bas de page viennent parfois éclaircir ou préciser). Son autre passion, la fantasy politique telle qu’élevée au plus haut rang par G.R.R. Martin ou Jean-Philippe Jaworski, ne fait non plus aucun doute, dès la première passe d’armes entre son héros-narrateur et son exact opposé, le chancelier de Ligias.

Un siège s’annonce. Pour tous, ce sera un moment de crise, mais aussi l’occasion de tirer son épingle du jeu, de s’assurer une place de choix, par des conseils avisés ou au contraire en entraînant la chute de qui vous barrerait le passage. Tous les coups (bas) semblent permis, et remporter une joute oratoire peut suffire, devant le tempérament versatile du monarque, justement surnommé Le Sanguin, à assurer votre retour en grâce. A cet exercice, le sénéchal semble rompu par les années.

Mais ce sont ses mêmes années qui sont aussi sa faiblesse. Au combat, contre les jeunes syncraliers, il ne démontre plus la même force ni l’endurance d’autrefois. Et surtout, il a le souci de certains jeunes gens. S’il a relégué femme et filles dans une villa de la ville haute, il a gardé à ses côtés son fils Charles, amené à lui succéder, et dont la disparition précoce va lui occuper l’esprit, jusqu’à oblitérer ses autres obligations et supplanter son devoir auprès du roi. Il se sent aussi très proche de la princesse Sibylle, portrait vivant de sa douce et défunte mère. Au fil des pages, Philippe nous rassure sur la chasteté de sa relation avec la reine Pénélope, mais il n’en demeure pas moi qu’il aime Sibylle bien davantage que ses propres filles.

Le Sénéchal est donc un être faillible. Le récit à la première personne, faisant la part belle à son introspection, nous le présente autant comme acteur que spectateur des événements. Parce qu’il a l’oreille du roi, il est un rouage majeur du royaume, tout gueux qu’il soit. Cet état bancal lui vaut bien entendu un certain mépris d’une part des nobles, des arrivistes ambitieux comme Ligias, et le respect des autres gens du peuple ou de petite naissance, à qui il doit défendre de lui donner du « messire ». Ce manque de reconnaissance royale sera cependant une pierre d’achoppement avec son fils. On appréciera la subtilité de la mise en parallèle des carrières des deux enfants, avant d’emboîter le pas aux conclusions de Charles : on ne prête qu’aux riches.

L’univers du « Sénéchal » est plutôt original. D’après la Synchrésie, la religion monothéiste dominante,c e monde, la Plaine, serait plat, composé des fragments de la collision de la Terre, du Paradis et de l’Enfer. Anges, humains et démons cohabitent. Ou plutôt, les deux premiers tentent de repousser le troisième groupe. C’est pour mener à bien cette entreprise que le Séraphin pousse Lysander à unifier les royaumes, de force, sous son unique bannière. Une fantasy fortement inépirée de l’imaginaire médiéval chrétien. Loin d’être anecdotique, cette situation permet à Grégory Da Rosa de révéler la trame sournoise du fanatisme. La toute-puissance de Démosthène ne souffre pas le refus d’Édouard de plier le genou devant lui. Les conséquences en sont terribles, les représentants de la foi, et même les croyants eux-mêmes perdent tout repère d’avoir été déclarés hérétiques du jour au lendemain. Et les excès des Séraphins pour imposer leur loi, ainsi qu’on le verra au second jour (je ne vous révèle pas tout non plus), sont caractéristiques d’un aveuglement fanatique.
Comme dans tout bon roman de fantasy, une magie profane, celle des myrs, vient s’opposer à la puissance divine ou cléricale. Le mage d’Édouard, Gilmenas, fait merveille avec peu d’effets spéciaux, nous ramenant à une fantasy très sobre, qui n’est pas sans rappeler Feist. C’est aussi l’occasion d’introduire le peuple nain et le métal extrêmement rare qu’il extrait des montagnes, l’andiacre, seul capable d’annihiler la puissance magique, formidable contre-pouvoir aux mages mais aussi aux anges.

Mélangeant donc des personnages très bien taillés, un vocabulaire médiéval, une intrigue toute en complots et suspicions, et brassant des sujets d’actualité comme le fanatisme religieux, « Sénéchal » a tout d’un grand roman de fantasy. Sauf que...

(précision postérieure à toutes fins utiles : tout ce qui suit détaille ma déconvenue liée, dès la fin de ma lecture, au fait qu’aucune mention de tomaison n’est indiquée nulle part sur ce livre, et qu’il s’agit donc bien du premier tome d’une trilogie, voire, à la façon de Tolkien, du premier tiers d’une histoire. Tout cela, m’a expliqué l’éditeur, pour de basses raisons de marché, la réticence des lecteurs à acheter un tome 1 sans savoir quand le 2 sortira, qui mettent en péril une trésorerie mise au service de la découverte d’auteurs de qualité, dont Grégory Da Rosa fait d’ores et déjà, à mon goût et malgré quelques faiblesses détaillées ci-dessous, bien partie.)

Sauf que ce n’est pas un bon roman. Je n’ai pas compris, quelque chose a déraillé en route, dans les 60 dernières pages. Grégory Da Rosa a semble-t-il oublié la base d’une bonne histoire, à savoir disposer d’un début, d’un milieu et d’une fin. A moins que je n’aie rien compris aux événements et aux discours tenus le troisième jour, celle-ci est désespérément absente. Bâclée. L’auteur abandonne toute sa trame politique pour ne garder que les inquiétude d’un père pour son fils, pour un éventuel bilan de sa carrière, délaissant son devoir malgré les moments tous plus critiques qui l’ont gardé éveillé les deux jours précédents, malgré les menaces à mots à peine couverts proférées la nuit même. Son personnage fuit, laissant les choses advenir en son absence, voire grâce à son absence, oblitérant tellement cette réalité que nous, lecteurs, peinons à saisir ce qui se passe dans cette histoire.

J’aime me faire avoir par un auteur : je suis bon public, tant que la ficelle n’est pas trop grosse je me laisse prendre au piège. Mais quand elle est est si fine, filament d’araignée, qu’il me faut la deviner, la supposer, et m’en satisfaire faute de réponse franche et nette, c’est la déception qui l’emporte. Et avec elle arrive l’aigreur, et me sautent aux yeux les choix malheureux jusqu’alors outrepassés.
Pourquoi nous noyer sous les références médiévales, l’héraldique, alors qu’on est en plein monde de fantasy ? D’autant que certains termes n’en paraissent que plus plus déplacés (« un je ne sais quoi », « sport national » anachroniques dès les premières pages, l’anglicisme Castlewing...). Quelle nécessité de donner tant de corps à cet univers, de tant nous détailler l’architecture (entre les tours, les ponts, et les geôles inversées...) pour le brader aux regrets intérieurs de son personnage après 250 pages ? Grégory Da Rosa produit matière à une grande saga, une trilogie, quelque chose d’un peu plus dense que ça, ces deux jours et demi tellement prometteurs et fauchés en plein vol, rompant le contrat implicite entre auteur et lecteur. L’absence de tomaison, de titre de série, d’« à suivre » final, si alléchants initialement, deviennent source de doute. Cela peut-il finir ainsi ?

« Sénéchal » recèle donc d’excellentes choses, mais sans doute par trop variées, et on peine à discerner la volonté de l’auteur. Certains passages s’enchaînent comme autant d’exercices narratifs : le duel oratoire, la bataille de rue, la déambulation dans les geôles propice à un cours d’histoire, le sermon nocturne qui vire à l’hagiographie, le moment d’introspection... Le déséquilibre final, brutal entre ce que nous montre l’auteur, par le fond et la forme de sa prose, et ce qu’il nous révèle ou laisse dans l’ombre, jusqu’à ce dénouement extraordinaire, me laisse dans la bouche ce goût de cendres des espoirs déçus. Il y avait de quoi égaler « Le Batârd de Kosigan » de Fabien Cerutti ou « La Voix de l’Empereur » de Nabil Ouali, dans la même maison.
Mais à mon goût de lecteur trahi, les grandes qualités de « Sénéchal » n’effacent pas son principal, primordial défaut.

Après avoir rédigé ces lignes, en ce sexte du jour de Valentin (tiens, ça aussi, les heures canoniales, ça aurait mérité une petite note de bas de page), je suis allé lire les premiers avis qui tombent sur les blogs. L’un fait également mention de cette fin incompréhensible, d’autres se contentent de crier au génie sans l’évoquer. Aussi je le redis, il y a d’excellentes choses, de grandes qualités d’écriture, un sens de la mise en scène, un univers, de la culture, mais il lui manque, désespérément, ce qui fait l’intérêt d’une bonne fiction : un sens, une direction, des réponses et un point final. Ou temporaire. S’il doit y avoir une suite, c’est aussi un respect à son lecteur que de le dire. Qu’approchant les derniers feuillets, il tempère ses espoirs et prépare sa patience...

(EDIT 48h et moult recherches plus tard :) sur la fiche biographique de l’auteur sur le site des Imaginales, encore fort lapidaire, il est indiqué que « Sénéchal » sera une trilogie.

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L’auteur aux Imaginales 2017

(note postérieure aux Imaginales : nous nous sommes réconciliés en grande partie des méchancetés ci-dessus, du coup)


Titre : Sénéchal
Auteur : Grégory Da Rosa
Couverture : Lin Hsiang / atelier Octobre Rouge
Éditeur : Mnémos
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 314
Format (en cm) : 21 x 15 x 2,5
Dépôt légal : janvier 2017
ISBN : 9782354085346
Prix : 19,50 €



Nicolas Soffray
21 février 2017






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