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Club (Le)
Michel Pagel
Les Moutons électriques, roman (France), fantastique, 2016, 154 pages, 15€

Dans notre enfance, et dans la leur, ils était cinq, à vivre des aventures à Kernach, se retrouvant lors des vacances. François, Claude, Mick, Annie et Dagobert.
Et puis il y a eu le drame. Les années ont passé, Dag est mort, ils ont grandi, vieilli... Trente années après, Claude se pique de les réunir pour un Noël en famille à la villa des Mouettes. L’occasion de... quoi ? faire le bilan ? apaiser certaines tensions ? renouer avec un passé révolu ?
Le choc est d’autant plus brutal que les cadavres s’accumulent...



« Que sont devenus les héros de notre enfance ? » Tel semble être le point de départ de Michel Pagel pour redonner vie aux personnages d’Enyd Blyton. Mais c’est plus compliqué que cela. Beaucoup plus machiavélique aussi.
La vraie question serait davantage « Qu’est-il arrivé à nos héros ? » car nous les retrouvons plus vieux de trente ans, avec un passé. François est un flic ascétique, cynique ; Claude chercheuse, comme son père ; Annie est mère célibataire, quant à Mick, on sait juste qu’il a « mal tourné », au point que son propre frère ne veut pas en entendre parler. Chacun a donc évolué dans la voie qui lui semblait tracée.

Ces retrouvailles sur les lieux de leur enfance sont aigres. La tante Cécile agonise, s’accrochant à quelques lambeaux de vie sur son lit médicalisé. François en veut au monde entier. Son premier contact avec Dominique, la jeune femme qui partage la vie de sa cousine (et qu’elle appelle Claudine !), est glacial, confit de mépris. Les heures passant, les convives arrivant (Pilou et sa dernière pimbêche, Annie et sa fille), l’idée de cette réunion semble de plus en plus mauvaise...
Au matin, la tante Cécile est morte. François, en professionnel habitué, fait remarquer des traces de strangulation. Un assassin rôde... et la neige s’accumule dehors, coupant la villa du monde.

Cela commence comme un thriller à huis clos, une réunion de famille qui tournerait mal. Mais pas que. Car François parle d’un mystérieux Julian. Qui est-ce, ce confident d’un vieux loup solitaire ? Et puis il y a les « dérapages » de Claude, des visions qui l’emportent dans le Dorset, à la rencontre de son alter ego, George, dans la version anglaise, originale, des romans de leurs aventures. Un endroit où elle retrouve Timothy, son Dagobert.

Au fil du Réveillon, poussés par Mélodie, la nymphette amenée par Pilou pas si cruche que cela, ce qui reste du Club raconte ce jour de drame où ils ont grandi, d’un coup, quittant la fiction pour la réalité. Et toutes les conséquences de la brutalité de cet événement sur leur psychisme de gamins de papier.

Michel Pagel, en s’attaquant ici au classique de l’enfance de nombreux lecteurs, déploie tout le talent qu’on lui connaît, voire plus. Son Club est court, mais dense, comme rogné jusqu’à l’os, débarrassé de tout superflu. Incisif, il nous plonge en plein thriller fantastique, en dotant nos héros d’une épaisseur psychologique qui leur faisait largement défaut. Capitalisant sur les stéréotypes dont ils sont issus, Michel Pagel les propulse littéralement dans la réalité, balayant cette insouciance d’aventures enfantines de vacances tellement dépourvues de réalisme. Parce que cela ne pouvait pas durer.
Au travers du roman, il pointe la naïveté de cette littérature d’un autre temps, une époque sans violence, sans crainte, où l’on pouvait croire que quatre enfants et leur chien pouvaient jouer les justiciers redresseurs de torts sans inquiétude. Cet âge d’or trop parfait, où le goûter est toujours prêt à l’heure, où une imprudence conduit au pire à des genoux écorchés... c’est toute une société d’après-guerre, idéalisée, qui s’effondre entre ses doigts, lorsque les personnages sont projetés dans la réalité. Réalité d’autant plus cruelle de nos jours. François est tellement froid qu’il effraie ses proches. Claude n’assume pas forcément mieux son ambiguïté sexuelle, louant les services de Jean-Jacques, un personnage secondaire de leurs aventures, lorsque certaines contingences physiques se font sentir. Annie, la « bêbête », baladée d’un mari à l’autre, se retrouve mère célibataire d’une petite Marie qui lui renvoie le portrait de son enfance envolée. Quant à Mick... rejeté par François, traité de criminel (on saura tardivement pourquoi), il semble finalement n’avoir pas si mal négocié le passage à l’âge adulte et aux responsabilités.

Forcément érudit sur l’histoire même de cette grande série pour la jeunesse, puisque tout tourne autour des romans « originaux » (j’insiste sur ce terme), le livre nous replonge de manière réaliste dans le canon enfantin, réemployant les éléments les plus marquants, dont le passage secret entre la villa et la ferme.
Mais « Le Club » joue et se joue à merveille des stéréotypes de son ancêtre. L’auteur va même en reprendre à son compte, dotant son principal personnage à lui, Dominique, d’une double personnalité, Do la froide contre Mi la compagne. Une différence distillée subtilement, l’emploi du diminutif par Claude variant avec son humeur, avant que l’intéressée nous l’explicite et que la nuance déborde des dialogues pour envahir la narration.

Je ne vous révèle pas la clef du roman, ce serait vous gâcher une surprise qui se fait lentement jour dès les premiers chapitres lus, car c’est la seule raison valable de ce que se passe. Aussi horrible cela soit-il. Aussi humain cela soit-il.

« Le Club » est un petit bijou. Parce qu’avec un talent merveilleux, Michel Pagel s’empare de notre enfance, nos souvenirs de lecture, une époque doublement idéalisée, et la regarde, nous force à la voir tout aussi doublement avec des yeux d’adultes, les nôtres et ceux des personnages.
Et coup de chapeau, encore et systématiquement, aux talents graphiques de Melchior Ascaride, qui lui donne un très bel écrin.


Titre : Le Club
Auteur : Michel Pagel
Couverture et illustrations : Melchior Ascaride
Éditeur : Les Moutons Électriques
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 154
Format (en cm) : 18,5 x 14 x 1
Dépôt légal : 2016
ISBN : 9782361832421
Prix : 15 € ou 5,99€ en EPUB



Nicolas Soffray
9 février 2017






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