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Biblical
Christopher Galt
Bragelonne, collection Thrillers, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), thriller futuriste, 428 pages, janvier 2017, 25€


« Vous êtes-vous déjà demandé si nous partagions tous la même conscience unique et ne faisions que changer de point de vue, l’un après l’autre ? (…) Nous ne réfléchissons pas à cela, parce que notre pensée est étouffée. Cette prétendue réalité dépend de la suppression de toute liberté cognitive. »

John Macbeth, psychiatre et neurobiologiste, travaille à Copenhague sur un énorme projet d’intelligence artificielle, la création d’un réseau de neurones dont tout laisse à penser qu’il pourrait bien accéder à la conscience. En déplacement professionnel à Boston, il y retrouve son frère Casey, expert en physique théorique, et son ancien confrère Pete Corbin, qui est resté psychiatre clinicien. Mais des bizarreries ne tardent pas à entacher ces retrouvailles. Des impressions de déjà-vu répétées et parfois généralisées. Des personnes qui se suicident dans des circonstances étranges. D’autres qui sont victimes d’hallucinations inhabituelles. Ce ne sont pas seulement les patients de Corbin, mais aussi des personnes qui, au moins pour certaines d’entre elles, apparaissent indirectement liées à Macbeth lui-même.

« La physique a commencé comme l’étude des forces de la nature. De nos jours, elle s’interroge sur la nature de la réalité elle-même. Et la réalité ne tourne pas rond en ce moment. »

Peu à peu, en de nombreux endroits à travers le monde, les anomalies, initialement sporadiques, se multiplient bientôt sur le mode endémo-épidémique. Hallucinations simples, mais aussi phénomènes totalement inexplicables. Des séismes qui ne laissent aucune trace sur les appareils d’enregistrement et n’occasionnent aucun dégât au niveau des édifices, mais blessent les êtres humains. Des incendies qui ne sont visibles que par ceux qui les voient et qui à leur tour prennent feu. Pour ce qui est de la manifestation la plus commune, à défaut d’y comprendre quelque chose, on lui donne un nom : Syndrome d’Hallucinations Non Pathologique Transitoire. On s’en accommode comme on peut, notamment dans les lieux publics, en repérant les personnes subitement atteintes et en les gardant dans des abris pour qu’elles n’aillent pas, par exemple, se jeter dans les flux d’automobiles.

« Je regarde derrière vous et il n’y a rien. Je regarde derrière vous et je ne vois qu’un néant absolument terrible. »

Christopher Galt, à l’évidence, maîtrise son métier. Il a un talent certain pour donner vie à ses personnages, brosser leur environnement, mettre en scène leurs qualités et défauts. Souvent, il choisit des personnages souffrant eux-mêmes d’un très léger trouble psychiatrique, modéré, maîtrisé – un trouble obsessionnel compulsifs, de très brefs épisodes de déréalisation – qui paradoxalement les fait apparaître tout à fait normaux et leur donne d’autant plus de poids et de crédibilité face aux épisodes inexplicables. Il prend le temps, donc, de mettre en place tous les éléments nécessaires à l’intrigue et à sa trame de fond. Pourtant, malgré ce talent, on commence à se demander au bout de cent cinquante pages si l’on n’est pas affaire à l’un de ces thriller industriels qui racontent qu’en effet, « il se passe des choses bizarres » en se contentant d’accumuler les scènes à la manière d’une introduction ou d’un teaser hollywoodien conçus pour titiller la curiosité. Les lecteurs savent que ce genre de roman finit bien souvent façon pétard mouillé à mèche longue, ou montagne accouchant d’une souris. Fort heureusement, ce ne sera pas tout à fait le cas.

Force est d’avouer malgré tout qu’une fois les deux cents pages suivantes avalées, et malgré l’absence de véritables temps morts, on n’a pas vraiment avancé. Il continue à se passer des choses bizarres. L’auteur nourrit son roman à coups de scénettes très cinématographiques d’hallucinations ou de phénomènes incompréhensibles, de dialogues entre Macbeth et son frère, de plongées dans un passé imaginaire d’individus pris au hasard sur la planète, et d’une succession assez mécanique d’attentats contre les sites de recherches en neurosciences, en physique fondamentale et en intelligence artificielle. Tout cela reste assez linéaire, si bien que le travail effectué par l’auteur pour rendre dialogues et situations crédibles ne suffit pas à épargner au lecteur un flottement à la limite du décrochage. Cent pages de trop, peut-être. Dialogues et scènes d’hallucinations finissent par devenir trop répétitifs pour convaincre, et lorsque l’histoire passe au second plan, lorsque que la nécessaire suspension d’incrédulité se délite, le caractère « atelier d’écriture » commence à apparaître : techniques mécaniquement appliquées la construction des chapitres et à la description des lieux et des personnages.

Fort heureusement, Christopher Galt nourrit son intrigue avec des références littéraires et des éléments et théories scientifiques, jamais pesants, souvent mentionnés comme en passant, mais susceptibles de pousser le lecteur curieux en direction de pistes qui ne manquent pas d’intérêt : « Nous autres » d’Evgueni Zamiatine ou le « Locus solus » de Raymond Roussel, les artifices mnémotechniques de Cosmos Russelius (« Thesaurus artificiosae memoriae » seizième siècle), les huit niveaux de la conscience de Timothy Leary, l’échelle théorique des civilisations de Kardashev, la mystérieuse géographie et la non moins mystérieuse cinétique des Troubles de Définition de l’Identité ou encore la théorie des mondes simulés du philosophe suédois Nick Bostrom. Sur le plan psychiatrique, qui ne connaît pas les syndromes de Cotard, de Fregoli ou encore de Capgras mentionnés par l’auteur pourra grâce à ces termes, pour peu qu’il se donne la peine d’aller un peu plus loin, découvrir des entités nosologiques fascinantes.

« Il y a plus de deux mille ans, Eratosthène est sorti sous le soleil de midi, a planté des bâtons dans le sol et mesuré leurs ombres. Il en a déduit la circonférence de la planète à deux pour cent près. Pas de technologie, juste de l’intelligence – c’est peut-être ça, la technologie ultime. »

Si l’intrigue peut sembler par moments un peu lente, le dénouement en vaut la peine. L’explication et le « twist » final, assez vertigineux, avec une très belle mise en abîme, ne manqueront pas de sidérer plus d’un lecteur. Dans la mesure où ce dénouement emprunte plus d’un élément à des auteurs comme Philip K. Dick ou Daniel F. Galouye, il n’a rien de fondamentalement novateur et ne bluffera peut-être pas tous les aficionados de science-fiction, mais ceux-ci devront convenir du fait qu’il est joliment amené.

C’est un fait : « Biblical  » devrait plaire beaucoup plus aux lecteurs de thrillers purs qu’aux aficionados de la science-fiction, souvent déjà familiers avec les thématiques développées par cet ouvrage. D’une certaine manière, « Biblical  » s’apparente à certains romans de Douglas Preston et Lincoln Child, connus pour recycler dans leurs thrillers des notions déjà exploitées par littératures de genre. Christopher Galt, toutefois, le fait de manière plus convaincante. En évitant les maladresses, les incohérences et les facilités que l’on trouve à foison dans les œuvres des auteurs précités, il parvient à mener à bien, malgré quelques répétitions et longueurs, un thriller parfaitement honorable. Plus encore, il met en scène avec astuce une très belle variante sur les traquenards du réel et de nos perceptions. On ne pouvait en attendre moins de la part d’un auteur n’ayant pas lui-même d’existence propre, ou pas tout à fait : Christopher Galt n’est en effet rien d’autre qu’un pseudonyme, celui de l’auteur de romans policiers Craig Russell.


Titre : Biblical (Biblical, 2014)
Auteur : Christopher Galt
Traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) : Benoit Domis
Couverture : Shutterstock
Éditeur : Bragelonne
Collection : Thrillers
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 428
Format (en cm) : 15 x 24
Dépôt légal : janvier 2017
ISBN : 9791028102524
Prix : 25 €

Les thrillers Milady / Bragelonne sur la Yozone :

- « L’Abbaye blanche » par Laurent Malot
- « De mort naturelle » par James Oswald
- « Le Livre des âmes » par James Oswald
- « Seul sur Mars » par Andy Weir
- « Criminal Loft » par Armelle Carbonel


Hilaire Alrune
1er février 2017






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