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Afterparty
Daryl Gregory
Le Bélial’, roman traduit de l’anglais (États-Unis), science-fiction, 400 pages, septembre 2016, 22€

Lyda Rose vit avec un ange à ses côtés, la faute au Numineux, une drogue qu’elle a créée avec d’autres et la cause de son internement en asile psychiatrique. Quand une arrivante en manque de Dieu est admise, elle reconnaît les symptômes du Numineux, alors qu’elle a veillé à ce qu’il disparaisse. Il lui faut remonter la piste partant de L’Église du Dieu Hologrammatique et renouer avec d’anciennes connaissances.
Pour cela, elle a besoin de l’aide d’une autre pensionnaire, dont le sevrage n’est pas sans danger, et bien sûr de sortir de l’asile.



Le Bélial’ a révélé Daryl Gregory en France. Chacun de ses romans est l’occasion de recevoir une nouvelle claque : « L’Éducation de Stony Mayhall » en 2014, « Nous allons tous très bien, merci », en 2015. Le présent « Afterparty » s’avère dans la lignée des précédents.
En couverture, Aurélien Police en révèle le moteur : il suffit d’une substance pour gagner la foi. Bien sûr, la seringue est dépassée, ici une imprimante chemjet suffit à la production de buvards chargés et d’autant plus symboliques qu’ils sont assimilables aux hosties, aptes à convertir les plus récalcitrants. L’illustration parle d’elle même, le message est clair et un brin polémique.

Les effets de cette substance sont révélés d’emblée, la montée est lente, mais inéluctable. Les drogués au Numineux sentent Dieu à leur côté, en sont réconfortés, même quand tout va mal. Le manque est d’autant plus mal vécu. Avec Lyda, une autre dimension est atteinte. Son passé relaté par bribes nous apprend à quel point cette présence est forte. Intelligemment, un certain flou règne au début, avant que les lecteurs ne comprennent vraiment qui est ce Dr Gloria.
Avec ses collègues, tous ayant leur propre croix à traîner, elle a choisi voilà longtemps d’enterrer leur découverte, jugée trop dangereuse. Apprendre qu’une église l’utilise pour gagner des fidèles l’oblige à sortir de sa léthargie, à retourner dans le monde et à renouer avec le passé, car elle sait que la fuite vient de là.
Dans cette quête l’accompagne Ollie, une autre pensionnaire, l’électron libre lâché dans la nature et qui vit sur le fil quand elle ne prend plus ses médicaments. Elle suit Lyda par amour, sachant par expérience quels dangers le monde recèle. « Afterparty » met en scène une belle galerie de personnages. Aucun n’est indemne, chacun recèle des blessures cachées, des failles nécessitant de se protéger de l’extérieur. Edo, le milliardaire qui a financé les recherches sur le Numineux, est doué d’une empathie exacerbée et fond en larmes dès qu’il est mis en présence de la moindre souffrance humaine. Gil ne ressemble plus à ce qu’il était, il a laissé Dieu prendre possession de son corps pour convertir les autres prisonniers. Rovil à qui Lyda a fait appel pour l’assistance matérielle vit accompagné de Ganesh...

Le délire semble devenu la norme pour certains, les neurosciences ont permis cette dérive semble-t-il sans limites. Comme Lyda ne veut pas être la complice de cette foi galopante et en rien légitime car scientifique, elle se démène pour y mettre un terme. La loi ne pèse pas lourd dans la balance et elle la contourne allègrement. La façon dont elle se débarrasse de son mouchard électronique s’avère pour le moins cocasse. Les deux femmes prennent de gros risques, leur vie ne tient souvent qu’à un fil à ainsi jouer avec le feu. Bien sûr, avoir un ange à ses côtés donne une fausse confiance en l’avenir.

Daryl Gregory combine action et réflexion. Sa société future n’est pas si éloignée de la nôtre, le décalage n’est pas énorme au point que le lecteur ne se sente pas concerné par les problèmes soulevés. La croyance en Dieu se résume-t-elle à de la chimie ? Est-ce si facile de convaincre de nouvelles ouailles ? La multitude d’églises aux États-Unis rend le récit d’autant plus tangible, chacune cherchant à se démarquer des autres, à élargir les rangs de ses fidèles. Le moyen importe finalement peu, seul compte le résultat, alors le Numineux ressemble à du pain béni...
Rien n’est jamais simple avec l’auteur, il use de nombreux subterfuges pour induire les lecteurs en erreur et les lancer sur des fausses pistes. C’est ainsi qu’il parsème le livre de paraboles et il n’est pas rare d’y identifier à tort un des personnages. De même, la vérité sur le passé du groupe ayant découvert le Numineux n’est donnée que par morceaux, petit à petit au fil du roman. Immanquablement, les trous sont comblés - c’est humain ! - et en général, de fausses hypothèses sont échafaudées. Le procédé est d’autant plus plaisant quand il est maîtrisé et apporte une relecture de ce qui précédait.

« Afterparty » nous lance dans un futur inquiétant où le libre arbitre est malmené. La technique est devenue toute puissante, franchissant les limites de l’acceptable. Daryl Gregory prend le temps de développer son idée de départ à force péripéties, rebondissements et personnages meurtris par des drogues diverses et variées. Le lecteur est brinquebalé dans tous les sens, se demandant parfois même quelle est la destination, mais au final, il parvient beaucoup plus loin qu’escompté.
Depuis trois années, la rentrée littéraire de Septembre est placée sous le signe de Daryl Gregory, un auteur talentueux qui surprend à chaque fois et incontestablement à suivre.
« Harrison Squared », une préquelle de « Nous allons tous très bien, merci » est annoncée pour 2017.


Titre : Afterparty (Afterparty, 2014)
Auteur : Daryl Gregory
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Laurent Philibert-Caillat
Couverture : Aurélien Police
Éditeur : Le Bélial’
Directeur de collection : Olivier Girard
Site Internet : Roman (site éditeur)
Pages : 400
Format (en cm) : 14 x 20,5
Dépôt légal : septembre 2016
ISBN : 978-2-84344-904-8
Prix : 22 €



Autres romans de Daryl Gregory chroniqués sur la Yozone :
- « L’Éducation de Stony Mayhall »
- « Nous allons tous très bien, merci »

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François Schnebelen
29 décembre 2016






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