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Alibis n°60
L’anthologie permanente du polar
Revue, n°60, polar, noir & mystère, nouvelles - articles – entretien - critiques, automne 2016, 160 pages, 12,95$ CAD

Les deux éditoriaux ne laissent pas planer le doute : il s’agit du dernier « Alibis ». Après 60 numéros, 15 années de livraisons trimestrielles, sa publication s’arrête là. Même s’il faut avouer que le choc est rude, il ne s’agit pas d’une réelle surprise, car de nombreuses alertes ont été lancées. Le pendant Polar de la revue « Solaris » n’a jamais rencontré le même intérêt : quand « Solaris » reçoit quatre soumissions, « Alibis » n’en reçoit qu’une !
Lancer cette revue sur le polar, noir et mystère tenait de la gageure, mais la qualité était chaque fois au rendez-vous. Toutefois, un légitime découragement a gagné l’équipe, finalement peu soutenue par les acteurs du milieu, ce qui est bien dommage.
Place à ce fameux numéro 60, le terme d’une belle aventure éditoriale.



Au sommaire des nouvelles, cinq auteurs et leurs personnages fétiches.
“Fragile comme des empreintes dans la neige” offre un grand moment : la rencontre entre le sergent-détective Francis Pagliaro et le tueur érudit Hämmerli. Richard Ste-Marie commence en douceur avec un petit rien qui fait toute la différence. Il faut le regard acéré d’un flic pour voir quelque chose de suspect dans des traces de pas laissées dans la neige. Si Hämmerli sait à qui il s’adresse et en joue même, le second ignore totalement qui est cet individu qui lui plaît par sa conversation.
Beau clin d’œil aux deux personnages appelés à se rencontrer car se situant des deux côtés de la loi. Contre toute attente, elle se déroule sans conflit et avec philosophie, en accord avec les centre d’intérêt des deux hommes.

Dans “Le faux-cils”, Johanne Seymour met en scène Kate McDougall, elle glisse même une référence aux Printemps Meurtriers, festival autour du policier qu’elle organise chaque année à Knowlton. À nouveau, un petit détail permet de résoudre un meurtre, toutefois Kate a de la chance qu’elle ne soit pas la seule à avoir compris son importance.
Un peu à l’image d’« Alibis », une page se tourne, Kate vend son chalet de Perkins, une partie de son passé est mise de côté. L’histoire est des plus agréables à lire, elle nous plonge dans la vie de Kate, dans son quotidien et c’est notamment ce qui me plaît dans la littérature policière, cette empathie que l’on peut éprouver envers les personnages en les suivant dans leur existence de tous les jours, souvent constituée de petits riens, mais qui en font toute la richesse.

Le lieutenant-détective Lucien Latendresse et l’antiquaire Alexandre Jobin se retrouvent dans “La rué vers l’or”. Jobin coule en lingots les bijoux en or qu’il ne peut vendre et un habitué vient régulièrement acheter son stock. Rien d’étonnant donc à ce qu’il ait la visite du policier quand ce client est assassiné peu après ses emplettes.
André Jacques nous invite à une longue conversation entre les deux hommes où chacun cherche à se montrer plus malin que l’autre, l’un pour prendre le second en défaut et inversement en jouant l’innocence. Jeu du chat et de la souris dans un registre différent des autres nouvelles, ce qui illustre très bien la diversité du genre.

Jean Lemieux part d’un malheureux accident pour lancer André Surprenant sur les traces du passé de la victime et tout ça à partir de “La tête de violon” calcinée.
Il est étonnant d’assister à la chaîne des événements ayant pour lien ce mince départ. De peu, le maximum est tiré. Pas d’assassin au programme, mais un parent à prévenir, ce qui n’est pas facile pour autant. Texte bien vu par ses ramifications.

“La burqa de fer” est sur-titré la dernière enquête de Théberge. Cette idée de conclusion revient à plusieurs reprises à travers les textes, sonnant comme un triste rappel. Théberge est à la retraite et s’attache à vider sa cave, avec l’arrière-pensée d’accélérer les retrouvailles avec sa défunte femme. Sa promenade quotidienne le sort de sa routine et le fait renouer avec son ancien métier de flic en s’immisçant dans l’enquête de son successeur. Bien des hypothèses sont échafaudées mais la réalité dénonce le peu de liberté des femmes suivant les cultures. Le motif du meurtre donne un uppercut à l’estomac pour ne pas dire à la raison. Cela fait réfléchir sur la société et sa diversité. Jean-Jacques Pelletier nous interpelle à juste titre sur le sujet.

Philippe Turgeon interviewe Norbert Spehner qui, bien malgré lui, s’est retrouvé en charge de la rédaction du « Détectionnaire », un monumental ouvrage sur le polar mondial. C’est aussi l’occasion d’évoquer la revue « Solaris » qu’il a lancée et ce qui lui plaît dans le polar. Très instructif !
Contrairement à d’habitude, Christian Sauvé préfère pour ce “Camera Oscura” s’attacher à dresser un panorama des 15 dernières années et imaginer ce que nous réserve l’avenir au niveau des films de polar, noir, espionnage et autres du genre.
Suivent un ensemble de chroniques et une liste des sorties du trimestre.

« Alibis », c’est donc fini. L’aventure était belle, elle nous a réservé des découvertes, de grands moments de lecture, mais le rideau de fin est tiré avec ce soixantième numéro. Il est dommage que cette formidable tribune du genre disparaisse, car le format nouvelle en polar perd ici son seul débouché en langue française. Certains risquent hélas de le comprendre à leurs dépens...


Titre : Alibis
Numéro : 60
Comité de rédaction et direction littéraire : Martine Latulippe, Jean Pettigrew et Pascale Raud
Couverture : Bernard Duchesne
Type : revue
Genres : nouvelles, entretiens, articles, critiques
Site Internet : Alibis ; numéro 60 
Période : automne 2016
Périodicité : trimestrielle
ISSN : 1499-2620
Dimensions (en cm) : 13,2 x 20,9
Pages : 160
Prix : 12,95 $ CAD



Pour écrire à l’auteur de cet article :
[email protected]


François Schnebelen
20 décembre 2016






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