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Touch
Claire North
Milady, science-fiction / thriller / littérature générale, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), 478 pages, novembre 2016, 7,90€

De Claire North, alias Catherine Webb, alias Kate Griffin, nous avions précédemment chroniqué « Les quinze premières vies de Harry August », un roman imparfait mais qui recelait suffisamment de trouvailles pour pousser le lecteur à revenir vers ses œuvres. C’est désormais chose faite avec « Touch ».



« C’est en 1798, assis sur le rivage de la mer Rouge, que j’ai découvert cette vérité simple : en tant qu’entité qui se déplaçait de corps en corps, je n’étais pas unique. »

Il se nomme Kepler, mais on pourrait lui trouver bien d’autres noms. Il y a de cela plusieurs siècles, à l’occasion de son assassinat dans une ruelle obscure, il a fait sans le savoir, sans le vouloir, son premier transfert. Prenant place dans le corps de son assassin, il a été accusé de son propre meurtre. Tel est le point de départ d’une longue série de transferts, qui, d’une certaine manière, rendent le narrateur immortel.

« Nous avons toujours été pourchassés. La première fois que ça m’est arrivé, c’était en 1838, à Rome. Je ne saurai jamais comment ils m’avaient trouvé.  »

Immortel ? Pas vraiment. Les rares personnes ayant ce don périssent si leur corps d’origine ou d’emprunt est tué avant qu’ils n’aient la possibilité – par simple contact physique – de se glisser dans la peau d’un autre. Et il se trouve qu’à diverses époques des individus ont vent de ce don, qu’ils considèrent comme diabolique, et cherchent à défaire l’humanité de ces individus singuliers. Des traques originales qui, avec l’explosion des technologies de surveillance, deviennent de plus en plus efficaces. Un groupe extrêmement puissant semble cette fois ci capable d’éliminer, les uns après les autres, les hommes ou femmes porteurs de ce don.

Un seul théâtre : le monde. Une infinité de rôles possibles : la totalité des êtres humains en vie. De Bagdad à Miami, de Montpellier à Bratislava, des New York à Paris, de Belgrade à Saint-Guillaume, mais aussi d’un siècle à l’autre (Le Caire en 1792, Saint Petersbourg en 1912). Une infinité de situations. Nous n’en aurons qu’un aperçu, mais quel aperçu ! D’autant plus que l’auteur, comme c’était déjà le cas avec son précédent roman, a le don, à l’aide d’idées brillantes, de pousser ses postulats dans des directions inattendues. Comment peuvent réagir des individus lorsqu’ils découvrent que leur conjoint a été remplacé par quelqu’un d’autre ? Comment pister des individus à travers leurs enveloppes corporelles successives ? Comment aborder les aspects moraux d’un tel don, comment dédommager ces individus dont on a volé ce qu’ils avaient de plus précieux, parfois des années durant ? Avec Claire North, inventivité et virtuosité (on n’est pas près d’oublier ce que le métier d’agent immobilier peut devenir), tout comme goût du vertige et du paradoxe (être jugé pour l’assassinat de soi-même, et bien d’autres surprises) sont de mise.

Kepler, Nathan Coyle, Galilée. Dans la vie de ces individus qui peuvent tout avoir, tout être, tout devenir, rôde plus d’un danger. L’organisation qui veut les éliminer de la surface de la terre, certes, mais aussi un sérial-killer comme nul n’en a jamais connu. On sait : les serial-killers infestent la littérature depuis des décennies et des décennies, et l’on pourrait croire qu’en ce domaine on a tout vu. Monumentale erreur. Oublions tout. Nous aurons droit à des scènes qui repoussent l’épouvante pure au-delà de ce que l’on connaît.

Fantasme et vertige, pouvoir et malédiction : au fil des pages, « Touch  » gagne en profondeur, à mesure que le passé des personnages se dessine. Vertige de personnages et de lieux, inventivité, suspense, action, mais aussi des aspects très humains. Une formidable réflexion sur l’identité sur l’essence même de l’individu, de la personnalité, de ce qui fait ce que nous sommes ou ce que nous devenons qui rappelle les meilleurs ouvrages d’Algis Budrys, – juste ce qu’il faut de philosophie pour faire de « Touch  » un ouvrage intelligent et attachant. Et aussi une plume soignée, cette série de petits détails, concernant les rapports humains, les villes, les paysages, qui sonnent parfaitement juste. On est prêt à parier que Claire North a traversé chacun des lieux qu’elle décrit pour en saisir en quelques mots l’essence.

Dans notre chronique des « Quinze premières vies de Harry August », nous avions reproché à l’auteur de basculer à plusieurs reprises dans les scènes caricaturales de mauvais thriller ou de mauvais feuilleton, et ceci sans utilité réelle, alors que sans ce défaut le roman eût été remarquable. Force est d’admettre qu’avec « Touch », l’auteur a considérablement progressé. Presque tous les défauts des « Quinze premières vies de Harry August » ont en effet été gommés. Seul passage difficile à avaler, le chapitre soixante-trois où les deux personnages font exactement ce qu’il ne faut pas faire ce qui, compte tenu de leur intelligence et de leur expérience, n’apparaît absolument pas crédible. Mais c’est bien le seul reproche que l’on puisse faire à « Touch  ». Plusieurs chapitres, comme ceux consacrés à l’évasion de Kepler ou aux scènes finales au Metropolitan Museum, demeurent très visuels façon blockbuster, mais sans générer de rupture de cohérence avec le récit – et l’on comprend parfaitement que l’auteure n’ait nulle envie de décourager une éventuelle adaptation cinématographique.

Il est donc bien difficile de trouver des défauts à ce roman. Sa légère tendance à la surenchère fait la richesse d’un récit dont les cent premières pages contiennent à elles seules plus d’idées que l’immense majorité des ouvrages de suspense. Thriller, car, comme c’était déjà le cas avec « Les quinze premières vies de Harry August  », alors que l’on pouvait peut-être s’attendre à une conclusion de plus d’envergure, et même si l’ultime chapitre s’achève sur une thématique éternelle, l’intrigue se resserre dans sa dernière partie sur de fortes poussées d’adrénaline Ce qui fait que Claire North est, peut-être, passée à côté d’un très grand livre. Il n’empêche : que ce soit dans ce registre ou plus globalement dans celui des littératures de genre, « Touch  » est très loin au-dessus du lot. Une réussite incontestable, un rythme effréné sur près de cinq cents pages, une belle série de trouvailles et de réflexions : Claire Norh, nous l’avions déjà vu avec son roman précédent, apparaît bel et bien comme un auteur à suivre.

Titre : Touch (Touch, 2015 )
Auteur : Claire North
Traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) : Isabelle Troin
Couverture : Jarek Blaminsky / Arcangel Images
Éditeur : Milady (édition originale : http://www.editions-delpierre.fr/, 2015)
Collection : science-fiction
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 478
Format (en cm) : 11 x 18
Dépôt légal : 2016
ISBN : 9872811218621
Prix : 7,90 €



Claire North sur la Yozone :

- « Les quinze premières vies de Harry August »


Hilaire Alrune
23 décembre 2016






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