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Reckless, tome 3 : Le Fil d’Or
Cornelia Funke
Gallimard Jeunesse, roman traduit de l’allemand, 543 pages, septembre 2016, 22,50€

Pour sauver Fox du barbebleu, Jacob a accepté l’aide d’un être dont il ignore tout, sauf la puissance. Et tandis qu’il est retourné dans notre monde pour se débarrasser de l’arbalète, Obéron (ou Joker) vient réclamer son prix, le seul que Jacob se refusera à payer : le premier enfant à naître de Fox et lui. Plutôt qu’avouer à la jeune métamorphe cette dette contractée pour la sauver, plutôt qu’avouer qu’il l’aime, Reckless va faire un autre choix : s’éloigner d’elle. Au moins le temps de trouver une solution pour se défaire du pacte lié avec l’elfe des aulnes.
Mais ce ne sera pas si facile : il a tissé sa toile autour de New York, dans notre monde où il a été banni, avec les siens, par les fées. Maître de l’illusion, créateur d’êtres invisibles et meurtriers, il s’est emparé de l’arbalète, et tient aussi Will dans ses filets. Il envoie le cadet des Reckless de l’autre côté du miroir, aux trousses de la Fée Sombre. Charge à lui de la tuer, et toutes ses semblables du même carreau.
Mais la Fée est introuvable. Elle a fui le palais de Kami’en, où son autre épouse Amalie d’Austria a donné naissance à un enfant mixte, à la peau pierre-de-lune...
Une seule magie est au cœur de tout cela, une magie qui lie deux êtres par un fil d’or...



Vous l’aurez constaté, ce dernier tome a encore gagné en épaisseur, pour notre plus grand plaisir et notre plus grande torture. Car après avoir risqué la mort, on espérait tant (oui, vous aussi, ne mentez pas) que Jacob et Fox couleraient des jours heureux ensemble. Hélas, leur amour est entravé par la pire des dettes. Et s’ils avaient déjà le plus grand mal, comme deux amis trop proches, à s’avouer leurs sentiments mutuels, on atteint là le pire cas de conscience pour Jacob : révéler que le prix de la vie de Fox est leur futur (et potentiel, car ils s’effleurent à peine sans frémir) enfant. Mais au lieu de s’en ouvrir à l’autre intéressée, dont la fidélité et l’intrépidité ne sont plus à vanter, Jacob préfère se taire, porter seul ce fardeau. Mettre son amour en veille, l’étouffer petit à petit, faute de trouver une solution magique pour se délier de ce pacte qu’il ne pouvait refuser.
C’est ce même amour, mais avouer, qui fait avancer Will en terre magique, Nerron le Bâtard aux basques. Joker a plongé Clara dans un sommeil digne des plus belles princesses, et le deal est simple : il tue la Fée Sombre, elle se réveille. Pour Will, encore hanté par sa peau de jade, c’est simple, et rien d’autre que Clara ne lui importe. Dans l’ombre, veillent également Seize et Dix-sept, deux créatures mortelles de l’elfe, chargées de s’assurer qu’il accomplit sa mission et que rien ne se met en travers de son chemin. Pas même son frère.
C’est aussi l’amour qui pousse la Fée Sombre à partir, vers l’Est, à travers Varangia, notre Russie. Un amour déçu, car Kami’en la délaisse, tout tourné vers ses conquêtes militaires et politiques. Comblé par la naissance de son fils mi-Goyl avec Amalie, enfant qui doit la vie aux soins magiques de la Fée, il semble n’éprouver plus rien pour sa Fée. Ou ne le montre pas. Quoi qu’il en soit, elle ne le supporte pas, elle qui n’est qu’émotion. Aussi s’enfuit-elle, Donnersmark envahi par le cerf avec elle. Où va-t-elle ? On l’ignore. Que cherche-t-elle à l’Est ? On le saura lorsqu’elle l’aura trouvé. Quand Will, et la clique qui l’entoure, l’aura rattrapée.

Aux tourments de Jacob vient s’ajouter la jalousie, lorsqu’à la cour du tsar un célèbre espion (appréciez la dichotomie) se rapproche de Fox. Reckless se déchire en deux, une part souhaitant que Fox soit heureuse, l’autre refusant de la perdre. Si la mort poussait Jacob aux plus grands risques, l’amour et la jalousie lui inspireront une témérité, de juste titre, plus grande encore, le conduisant à sceller de nouveaux engagements qu’il sait ne jamais honorer. Savoir son frère à la poursuite de la Fée et entouré des sbires de Joker fait tomber ses dernières barrières : il se sacrifiera, comme il l’a déjà fait, pour ceux qu’il aime. Sans leur dire. Sans leur expliquer, aussi difficile que cela soit pour lui et pour eux.

L’univers de Cornelia Funke est toujours aussi merveilleux, paré cette fois des ors russes, et ses héros tout aussi tragiques. S’ils ne nous serraient pas autant le cœur, on aurait parfois envie de les gifler : les amants maudits Jacob et Fox, qui se perdent à force d’avoir peur de s’avouer leur amour avec des mots, comme si cette magie-là leur faisait peur. Comme si elle était plus inéluctable que leurs actes, alors qu’ils se mettent en danger à chaque fois que l’autre en a besoin. Ils illustrent à merveille la figure du jeune adulte, lectorat cible, du jeune héros, qui refuse d’accepter de comprendre que se taire n’empêche pas les choses d’exister.
On appréciera le malaise instillé par les elfes des aulnes, Joker en tête, dans la première partie de l’histoire. Après tout, si les Reckless, père et fils, traversent le miroir, pourquoi le contraire, comme en rêve Nerron, ne serait pas possible ? S’ils apparaissent comme les « méchants » de cette histoire, les elfes des aulnes sont des méchants tragiques, à leur corps défendant, comme le fut la Fée Sombre dans le premier tome. Une question de point de vue. Un souhait légitime, rentrer chez eux, quel qu’en soit le prix.
L’ouverture de l’univers vers l’Est, Varangia (notre Russie) et l’évocation des pays limitrophes laisse rêveur quant aux possibilités. La politique sous-tend toujours l’histoire, puisque les Goyls viennent faire les yeux doux au tsar, avec un cadeau et non des moindres, pour avoir la paix à l’est tandis qu’ils matent une Albion en difficulté suite à la perte de son ingénieur Brunel... La rencontre entre Jacob et son père est à la hauteur de nos attentes. Les multiples rebondissements aussi, de la Baba Jaga à la cour du tsar. Le rythme haletant qu’entretient l’autrice, alternant l’action et la tension, ne trouve de repos qu’à la toute fin, volontairement ouverte, car la vie de ces personnages avec lesquels nous avons vécu ne peut se terminer simplement à la fin d’un livre.

Si « Cœur d’encre » gagnait en noirceur au fil des tomes, « Reckless » s’adresse à un public déjà plus grand, et aux adultes qui croient encore et toujours à l’autre côté du miroir. La trilogie brise toute naïveté quant aux contes de fées et au merveilleux : L’Autre Côté est violent, cruel, les gens y sont les mêmes, capables du meilleur comme du pire, et si cela ne suffit pas il y a des monstres, des miroirs aux alouettes et des fruits défendus à tourner n’importe quelle tête. Ce monde est merveilleusement dangereux. Il est propice aux plus belles histoires d’amour et aux plus tragiques des aventures...

Je n’avais jusqu’alors pas insisté sur ce point, mais la traduction donne parfois lieu à d’étranges tournures, inhabituelles, une syntaxe peu ordinaire mais loin d’être désagréable à lire. L’occasion de saluer le travail impeccable de Marie-Claude Auger sur ces trois volumes.
On peut être surpris de l’absence d’une charte graphique pour les couvertures, d’autant que les trois livres ont une vraie continuité. N’attendez cependant pas une édition de poche qui corrigerait cela pour vous plonger dans ce livre, qui n’a rien à envier aux épopées de fantasy.

J’ignore où Cornelia Funke nous emportera la prochaine fois, mais je ne doute pas que je serai du voyage...


Titre : Le Fil d’Or (Heartless das goldene garn, 2015)
Série : Reckless, tome 3/3
Auteur : Cornelia Funke (avec Lionel Wigram)
Traduction de l’allemand (Allemagne) : Marie-Claude Auger
Couverture : Jing Zengh / Mathew Cullen
Illustrations intérieures : Cornelia Funke
Éditeur : Gallimard Jeunesse
Collection : Grand format littérature
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 543
Format (en cm) : 22,5 x 15,5 x 5
Dépôt légal : septembre 2016
ISBN : 9782070587735
Prix : 22,50 €


Reckless :
Le sortilège de pierre
Le retour de Jacob


Nicolas Soffray
14 décembre 2016






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