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Viande des chiens, le sang des loups (La)
Misha Halden
Fleuve, polar noir, 212 pages, novembre 2016, 18,50€

Le dernier roman de Justine Niogret, « Mordred », publié en 2013, était une réussite incontestable, exceptionnelle. Débarrassé des oripeaux et de la camelote habituelle du la « fantasy », servi par une plume à la fois élégante et dépouillée, et surtout par un ton très juste, ce récit donnait l’impression d’un sommet difficilement surpassable. C’est peut-être en raison de cette réussite que Justine Niogret, sous le nom de Misha Halden, a décidé de passer à autre chose. Plus de fantasy, plus de médiéval – ou presque – mais du roman noir. Très noir.



Depuis bien des années, Rory a abandonné ce monde pour lequel il n’est pas vraiment fait. Pas assez séduisant, pas assez attiré par le superficiel, trop effrayé par ce que lui semble devenir le monde. Ce monde en train de sombrer dans une ornière qui lui déplaît, il s’en est écarté, s’est retiré misanthrope dans une petite maison loin de tout, où il s’essaie à survivre, à faire pousser ses légumes, en compagnie d’une poignée de chats qui tous se nomment Ludwig. Un soir, il trouve chez lui un inconnu qui le menace, puis, une fois arrivée une jeune femme à moitié sauvage du nom de Lupa, se suicide. C’est pour Rory le début d’une aventure à laquelle il ne comprend pas grand chose, une aventure très noire qui le conduira de surprise en surprise.

«  Les mots s’échappaient et j’aimais pas perdre ce contrôle, et j’avais pas envie de savoir pourquoi je m’étais barré de chez les humains, pourquoi je ne me sentais bien que dans ma maison sans personne. »

Malheureusement, le récit souffre de plus d’un défaut. Si les dialogues sonnent souvent juste, ils sont parfois accompagnés de discours qui semblent n’y pas avoir vraiment place. La vraie fausse confession du vieillard au narrateur blessé dans son lit semble totalement invraisemblable alors que les deux personnages ne se connaissent pas, les harangues didactico-démonstratives du narrateur à Lupa dans le camion où tous deux sont enfermés, puis à son ex-amie citadine, apparaissent passablement hors de propos, celle de l’enfant dans le dernier chapitre, arrive bien trop rapidement, et comme artificiellement, dans un contexte qui ne la rend pas vraisemblable. Ce qui aurait pu passer en tant que soliloques ne passe pas dans les dialogues. Ce sont de grandes tirades théâtrales qui souvent viennent en rupture avec le récit. La suspension d’incrédulité en prend des coups dont elle a du mal à se relever. Et que dire du chapitre parisien tout entier, qui semble venir d’un roman différent, qui met en scène une souffrance du narrateur totalement autre de celle qu’il avait formulée dans les premiers chapitres ? Que dire de cette surprise qui tient à la fois du grotesque et de l’impossible, lorsque le narrateur découvre qu’il connaît la mère de Lupa, à qui elle ressemble comme deux gouttes d’eau, ce qu’il ne devrait pourtant pas avoir pu manquer de remarquer, une surprise à la fois inutile et nuisible à la crédibilité du récit ?

« Leur créature, tu sais, celle qui est immortelle. (…) Y en a qui disent qu’elle a cent ans, ou deux cents, ou plus. Y en a qui disent qu’elle a vu la fin du moyen-âge.  »

Une très belle entame, des personnages marquants, une âpreté singulière, une noirceur accomplie viennent contrebalancer ces défauts. L’idée de base, même si elle n’est pas facilement crédible, est fondamentalement originale et suffisamment étrange pour séduire le lecteur qui aime sortir des sentiers battus, et pour faire de ce récit noir quelque chose de différent de ce que l’on peut lire habituellement dans ce registre. Sans trop en révéler au lecteur, il ya dans cette tentative de maintenir intact au fil des siècles un type d’individu, un type de personnalité, quelque chose qui ne colle plus du tout à l’époque, la saveur unique des combats gratuits et des causes perdues. Une inadéquation absolue à l’époque qui est également celle de Rory et d’autres personnages, et un beau plaidoyer pour les individus perdus dans des temporalités défavorables, pourvus de dons condamnés à ne jamais pouvoir s’exprimer.

« C’était une petite église en pente, humble, une de celles qui vous font piger que Dieu est en pierre et en mousse, pas en ors et en vitraux. Le vrai Dieu, s’il y en a un, il est gris. C’est le moment avant l’aube qui rampe dans la forêt.  »

Des qualités, des défauts, un roman hétérogène, inabouti. Qu’importe. Dans le registre du récit médiéval, c’est après plusieurs romans que Justine Niogret / Misha Halden est parvenue à cette réussite incontestable qu’est « Mordred ». Que sa première tentative dans le registre du polar noir soit imparfaite, on ne saurait guère le lui reprocher. Soyons patients. Misha Halden fait ses gammes. Et quand elle aura écrit au noir contemporain ce que « Mordred » est au récit médiéval, le résultat sera sans nul doute mémorable.

Titre : La viande des chiens, le sang des loups
Auteur : Misha Halden
Couverture : Axel mahé
Collection : Fleuve noir
Éditeur : Fleuve
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages :212
Format (en cm) :
Dépôt légal : novembre 2016
ISBN : 978265114463
Prix : 18,50€



Misha Halden / Justine Niogret sur la Yozone :

- « Mordred »
- « Chien du heaume »
- « Coeur de rouille »


Hilaire Alrune
27 décembre 2016






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