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Bitch Planet (T1) Extraordinary machine
Kelly Sue DeConnick & Valentine De Landro
Glénat Comics

« L’espace est notre Mère. La Terre est notre Père et vous êtes si perverses que votre Père vous a reniées. Vous vivrez le reste de votre vie dans la pénitence et le labeur sur... Bitch Planet ».
Cette sentence fait l’ouverture de la série “Bitch Planet”, elle atteste le pouvoir absolu, le diktat qu’exerce l’homme sur la femme. Toute résistance aux désirs de l’homme est péché, enfermées dans un espace d’expression totalement défini par celui-ci, elles doivent suivre aveuglément les règles d’une société réglée autour d’une masculinité outrancière et hyper hiérarchisée. La norme doit être respectée, si vous ne voulez pas être frappée de « non conformité ». NC, telles sont les deux lettres de l’infamie et le ticket direct pour le vaisseau de fer, le satellite-prison Bitch Planet pour être « rééduquées ». L’Établissement Autoritaire de Conformité (EAC) pour les bienséants !



Seule une vraie femme peut survivre à... Bitch Planet !

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Autour de cet écrasement absolu de toute velléité féministe, les Pères ont conçu une société soumise à laquelle ils offrent le spectacle des jeux, dans un show planétaire de télé-réalité. Les Pères aiment le sport, cette amélioration par l’effort qui permet aussi une canalisation salutaire de l’énergie et qui évite les pulsions destructrices formatrices de factions ennemies. Pour que l’homme ne pense plus qu’à l’économie, les jeux opposent violemment, cruellement, des groupes qui se combattent deux par deux, jusqu’à ne plus laisser qu’un seul gagnant. Appelé Duemila ou Mégaton, il est diffusé dans le monde entier et il est obligatoire d’en suivre les péripéties.
Quand l’idée vient d’intégrer une équipe féminine, germe alors celle d’y employer des condamnées sur Bitch Planet. L’heure de Kamau Kogo, ex athlète professionnelle, a sonné avec comme promesse une sortie de la prison de fer. Mais parfois, les jeux peuvent être truqués... c’est un des moteurs de ce jeu de dupes qu’est “Bitch Planet”.

Sous la houlette de Kelly Sue DeConnick, déjà remarquable dans “Pretty Deadly” (tome 1 paru chez Glénat Comics), voici une étonnante fiction qui étire son scénario vers une anticipation dystopique. Beaucoup insistent sur le caractère féministe de la série, mais plus que des femmes qui vont devoir se battre pour défendre leur libre arbitre, le fait de vouloir et d’être comme bon leur semble, le scénario s’attache à mettre en scène des personnages d’origines, de couleurs, de sexualité différentes. Les héroïnes de “Bitch Planet” sont des femmes de couleur, un choix volontaire de Kelly Sue DeConnick qui veut insister sur le caractère discriminatoire du pouvoir blanc. En cela, cette histoire n’est pas très éloignée de la société actuelle, elle en est une critique féroce avant de basculer vers une aventure futuriste bourrée d’action et de petites histoires secondaires (les portraits et failles de chacune..., la quête de Kam en cette prison). C’est d’ailleurs un des petits points perturbants de “Bitch Planet”, un côté parfois un peu décousu provenant d’un trop plein d’idées.

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Mais on passe vite par-delà ce petit écueil tant l’univers est intéressant, avec des intentions graphiques étonnantes, qui peuvent bloquer au simple coup d’œil tant le dessin de Valentine De Landro peut paraître un peu raide, brut... mais c’est tout bonnement qu’il a cherché à éviter de sexualiser son dessin, face à ses femmes jetées nues comme du bétail sous la douche, obligées d’écouter le discours lénifiant et angélique d’hologrammes ! Son dessin et les ambiances de couleurs portent la brutalité, la violence physique et psychologique, et devaient se dégager d’un dessin bien propre gorgé de l’imagerie sexiste des représentations du corps féminin idéalisé pour l’homme. J’ai pensé d’ailleurs un peu au Lazarus de Greg Rucka et Michael Lark pour la noirceur et la violence du propos. Dans l’interview des deux auteurs, en fin de volume, ces derniers revendiquent leur passion pour les films grindhouse, influence qu’on retrouve très fortement, notamment sur les pages séparatives des épisodes, les fausses pubs à l’esprit vintage porteuses de messages plus que réducteurs à l’encontre de femmes juste bonnes à se comporter en têtes de linottes (et je reste poli !). Ils se sont aussi très inspiré du film Rollerball, et c’est cet aspect-là qui sera beaucoup développé dans le tome 2, autour du jeu Mégaton. Où, avec des règles pourries par avance, ce combat de femmes pour ne pas renoncer à leur liberté d’être telles qu’elles le souhaitent va devoir renverser une montagne de préjugés machistes.

“Bitch Planet” est un vrai coup de poing narratif et graphique, que Glénat Comics porte avec beaucoup d’envie sur ce tome 1, offrant à ses lecteurs une couverture inédite pour cette édition française et un appareil critique sur le féminisme et la culture populaire rédigé par Pia-Victoria Jacqmart, quatre « Témoignages de meufs... » par des personnalités du mouvement féministe et des interviews exclusives des auteurs. Beaucoup de surprises, de zones d’intérêt pour un comic book aussi courageux que passionnant à lire...


(T1) Extaordinary machine
- Série : Bitch Planet
- Scénario : Kelly Sue DeConnick
- Dessin : Valentine De Landro
- Couleurs : Chris Peter
- Éditeur : Glénat Comics
- Pagination : 176 pages couleurs
- Format : 18,5 x 28,3 cm
- Dépôt légal : 4 mai 2016
- Numéro ISBN : 9782344014653
- Prix public : 16,95 €


Illustrations © Valentine De Landro et Éditions Glénat Comics (2016)


Fabrice Leduc
18 janvier 2017






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