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Dans le miroir du Caravage
Francesco Fioretti
Hervé Chopin, traduit de l’italien, thriller historique, 299 pages, 3ème trimestre 2016, 19,90 €

Qui n’a jamais entendu parler de Michele Merisi, dit Le Caravage, qui, à la charnière entre le seizième et le dix-septième siècle, révolutionna la lumière dans la peinture et scandalisa le monde en plaçant dans ses œuvres, y compris dans celles commandées par la toute-puissante Église, des personnages tirés de la rue, des pauvres, des miséreux, des gueux, des sales, des prostituées ? Un artiste qui heurta en mêlant dans ses œuvres des références non seulement aux textes sacrés et aux plus grands artistes, mais aussi des éléments que l’on pouvait interpréter à rebours, et mêmes des allusions à des puissants de de monde. Un artiste entre tous controversé, un artiste agité qui son vivant fit couler le sang et de nos jours n’en finit pas de faire couler l’encre.



«  Moi, je vous raconte que l’obscurité est la norme, et la lumière, l’exception : que la mort est la règle que la vie vient briser ; que le divin se manifeste aux simples et que la Révélation a lieu chaque jour, comme des éclairs nocturnes, dans les ruelles fétides des quartiers populaires.  »

C’est donc un personnage doué, tourmenté et sombre que Francesco Fioretti met en scène dans un récit criminel, et, qui disons-le d’emblée, le fait avec art. D’une part, parce qu’en alternant les chapitres écrits par un narrateur omniscient et les passages narrés à la première personne du singulier il donne la parole à Michele Merisi lui-même, et que la voix du Caravage, avec sa tonalité particulière, avec son sens propre de la narration, en dit beaucoup : elle dit la vie de l’homme et ses choix, sa profession de foi artistique, ses amertumes et ses dégoûts, ses répugnances devant ce qu’il connaît et découvre : les hypocrisies collectives de la religion, le vice sous la soutane, la dépravation sous les oripeaux chamarrés des évêques, le caractère prédateur des élites religieuses sur les riches qu’elles n’hésitent pas à faire assassiner pour mettre la main sur leurs biens. D’autre part, parce que Fioretti a eu l’excellente idée de calquer chaque chapitre sur une toile du Caravage lui-même (fort heureusement reproduite en tête de chapitre), et que ces liens entre l’œuvre et le roman ne paraissent jamais artificiels : bien au contraire sont-elles à tel point liées à la fiction qu’elles viennent lui donner à la fois caution et substance.

Cette fiction, quelle est-elle ? En substance, il existe à Rome un couvent nommé couvent des Converties, qui accueillent des prostituées en repentance. Certaines y restent, d’autres en sortent. Parmi ces dernières, des jeunes femmes qui ont servi de modèle à Merisi meurent de manière inopinée, le ventre gonflé. Le Caravage et ses amis suspectent des empoisonnements à la belladone. Ils cherchent à en savoir plus. Ils se heurtent à l’Église et à la puissante famille Tomassoni. Les démêlés du Caravage avec les élites sont déjà notoires, mais ses toiles sont à tel point convoitées qu’il a de riches protecteurs, notamment le très puissant cardinal del Monte. Il conduit donc son enquête sur une ligne de crête particulièrement périlleuse, soutenu par les uns, poussé vers le vide par les autres.

On s’en doute : Francesco Fioretti utilise le très riche substrat de l’époque pour en apprendre beaucoup au lecteur sur l’art, et plus globalement sur cette période. Ainsi le roman s’ouvre-t-il sur un très beau chapitre décrivant l’utilisation de la chambre obscure (la fameuse camera obscura qui aurait pu, dit-on, être utilisée par Van Eyck dès pour le portrait de Giovanni Arnolfini en 1434, mais dont on est sûr qu’elle était au point au seizième siècle), ainsi mentionne-t-il bien d’autres peintres contemporains de Merisi comme Giovanni Baglione, Giuseppe Cesari, dit le Cavalier d’Arpin, ou Annibale Caracci, ainsi fait-il découvrir des aspects historiques et politiques complexes, sans oublier de mentionner au passage quelques-unes des controverses scientifiques qui n’en finissaient pas d’agiter les sociétés et l’Eglise.

Sans jamais étouffer le récit sous l’érudition, sans jamais accumuler les détails historiques au détriment de l’ambiance, et tout en régalant le lecteur du décryptage du sens caché des toiles du Caravage, Francesco Fioretti fait donc progresser de concert l’artiste et le lecteur dans une Rome en proie aux machinations et aux crimes. Une enquête qui aboutira dans un premier temps à un élément clef de la biographie de l’artiste, un combat à l’épée qui se soldera par la mort de son adversaire, un membre de la famille Tomassoni.

«  Je voulais vous raconter que l’obscurité est la règle, la lumière l’exception ; l’histoire toujours égale de l’âme qui aspire à la grâce mais reste perpétuellement liée à l’abysse, tendue vers le haut numineux mais toujours en équilibre sur le noir de poix de l’indistinct.  »

Malte, Syracuse, Messine et Naples, et enfin Porto Ercole. Après le décès de Ranuccio Tomassoni, Le Caravage, condamné à mort mais néanmoins toujours fortement protégé, cherche à la fois à s’éloigner de Rome et à y revenir pour obtenir la grâce papale. Dès lors, ses tribulations appartiennent d’autant plus à la légende que bien des détails en demeurent mystérieux : par exemple les déterminants précis des rixes auxquelles il prend part, tout comme, après une échauffourée dans laquelle sont incriminés un diacre et plusieurs chevaliers de l’Ordre de Malte, sa mystérieuse évasion du fort du fort Sant’Angelo, sur la presqu’île de Vittoriosa. Pour donner au Caravage un visage honorable, Fioretti se garde bien de passer de ces épisodes sous silence, qu’il présente de manière à en absoudre le plus souvent le peintre.

«  Continuez à chercher, à vous interroger, à expérimenter de nouvelles voies, à poursuivre la vérité… Changez notre façon de le voir, et, ce faisant, vous aurez déjà changé le monde.  »

Un des aspects fascinants de la biographie de Caravage est que même en fuite et menacé de peine capitale, il continue à peindre, comme si les ténèbres s’amoncelant au-dessus de sa tête ne faisaient rien d’autre que nourrir son art. À Malte, à Messine, le Caravage aura poursuivi une œuvre déjà célèbre. Il l’ignore, ou peut-être le pressent : son existence pourrait rapidement prendre fin. Cette période cruciale pour l’artiste, Fioretti la dramatise encore en y mêlant les éléments de son enquête criminelle, qui, allant crescendo, approche de son terme.

«  Il n’y a pas de salut, pas d’issue, plus maintenant en tout cas dans ce quartier, où Pierre a fondé son Église, et à notre époque : la Rédemption dont on parle dans les Écritures n’est qu’un concept abstrait, si vous êtes né dans la boue, vous y resterez à jamais . »

Réhabiliter Caravage  ? Il était facile de faire du Caravage un esthète hanté par la lumière, il était plus audacieux – mais aussi plus intéressant – d’en faire un être humain en quête de lumière au sens spirituel du terme. La lecture des biographies courantes du Caravage – tout comme celle des biographies de Benvenuto Cellini – tend à faire porter sur ces artistes un regard clinique : caractériels assurément, criminels également, psychopathes sans doute. Mais si l’autobiographie de Cellini confirme sans peine ces soupçons, Caravage n’a pas laissé d’écrits derrière lui et ses premiers biographes – notamment Baglioni, autre artiste qui de son vivant eut lui-même plus d’un démêlé avec Merisi – ne sont pas entièrement crédibles : belle occasion pour l’auteur de s’engouffrer dans les failles, les lacunes et les ombres.

«  Je l’ai aimée plus que tout : la lumière, l’élément le plus énigmatique de la nature, son flux discret, sa réserve envahissante. J’ai aimé la façon dont elle caresse les choses, son silence étourdissant, son calme violent et vertigineux. (…) C’est le plus puissant mystère de l’univers. La lumière, pour moi, était la voix de Dieu.  »

C’est dans ces failles, ces lacunes et ces ombres que Francesco Fioretti développe un récit sans concession pour l’époque, qui peu à peu amène Caravage en direction de la lumière. L’auteur se garde bien de dresser de l’artiste un tableau par trop angélique qui n’eût jamais pu convaincre ; de même, le peindre comme un simple justicier où un redresseur de torts n’eût pas été crédible. Complexe, extroverti, tourmenté, parfois excessif, capable lui aussi de se fourvoyer, Caravage parviendra à mettre à jour de sinistres manipulations dans lesquelles la part de l’Eglise ou de ses représentants n’apparaîtra pas précisément secondaire. Une fin particulièrement lumineuse viendra dissiper ces clairs-obscurs et mettre un point d’orgue à un récit convaincant, très bel hommage à un personnage dont le pouvoir de fascination, plusieurs siècles après sa mort, demeure inchangé.
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Titre : Dans le miroir de Caravage (Il quadro segreto di Caravaggio, 2012)
Auteur : Francesco Fioretti
Traduction de l’italien : Chantal Moiroud
Couverture : Josse / Leemage
Éditeur : Hervé Chopin
Collection :
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 299
Format (en cm) : 14,5 x 22
Dépôt légal : 3ème trimestre 2016
ISBN : 9782¬357202627
Prix : 19,90 €


Hilaire Alrune
5 décembre 2016






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