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Beineix : révélations sur « L’Affaire du Siècle »
Entretien exclusif avec Jean-Jacques Beineix
24 janvier 2006


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Second tome aujourd’hui, quatre tomes annoncés, « L’Affaire du Siècle » était un projet d’adaptation pour le cinéma qui n’a pas abouti. Quand vous est-il venu l’idée d’en faire une Bande Dessinée ?

Déjà, il faut bien comprendre que « L’Affaire du Siècle » n’est pas un projet récent mais que sa genèse a débuté juste après « Diva ». Un film, soit dit en passant, qui parle exactement de ce qui se passe aujourd’hui. L’histoire d’un jeune qui pirate à titre individuel une chanteuse qui refuse d’être enregistrée et qui se retrouve confronté à des professionnels de la piraterie qui, eux, envisagent d’inonder le marché avec des copies illégales de ses tours de chant. Si ce n’est pas exactement ce qu’il se passe aujourd’hui, je m’appelle Jean-Paul XVI sous-pape (rires).... A l’époque, j’avais beaucoup aimé « The Blues Brothers » de John Landis qui a fait un flop monumental aux Etats-Unis. « Diva », en France, pareil ! Un an au purgatoire. Moi, au contraire, j’avais adoré le côté burlesque des « Blues Brothers » et j’envisageais de réaliser une comédie de vampires en détournant les codes du genre, comme je l’avais fait avec ceux du Polar dans « Diva » pour une métaphore poétique, baroque et contemporaine.
Là où c’est amusant - parce que je suis le dindon de la farce d’une certaine manière - c’est que j’y crois encore. La preuve. Imaginez le pauvre gars qui depuis 23 ans se balade avec son scénario entre New-York, Paris, et Los Angeles avec son projet de film. A l’époque, je sortais de « La Lune dans le Caniveau » qui est l’un des plus somptueux gadin de l’histoire de Cannes !! (rires) C’est mieux qu’un truc mitigé, comme le dit l’un des personnages de « Diva » ; « Il vaut mieux avoir un accident en Rolls plutôt qu’en 4L » (rires). Toujours est-il que je voulais faire de cette « Affaire du Siècle » un film à grand spectacle, déconnant, drôle et métaphorique.

Ça a duré 20 ans et durant ces 20 ans, j’ai fait la rencontre d’un story-boarder de grand talent : Bruno De Dieuleveult. Et peu à peu, à mesure que les portes se fermaient, une autre s’est ouverte. C’est la nature, d’une certaine manière, l’exubérance. Après avoir découvert les dessins de Bruno, j’ai eu envie d’en faire une bande dessinée. J’aime son travail. Ce sont des dessins d’expressions, des représentations qui expriment quelque chose, même si, c’est vrai, ils ne sont pas académiques. En même temps, j’aimerais bien que certains académiciens possèdent l’humour et le style de Bruno.

Cela s’est fait peu à peu. Dans un premier temps, nous avons sorti le storyboard , format à l’italienne, de « IP5 » qui s’est vendu à plus de 5000 exemplaires. Personne n’y a trouvé à redire, au contraire, et s’accordait à reconnaître que les dessins étaient formidables. En revanche, quand nous nous sommes lancés dans la BD, nous avons immédiatement été confrontés au corporatisme. C’est amusant.
Surtout que l’univers de la bande dessinée est l’un des plus explosés artistiquement. Il y absolument de tout, un mélange de genres incroyable. Et, tout d’un coup, il y a un cinéaste et un story-boarder, c’est-à-dire les mecs les plus éloignés de la narration et de la mise en scène, qui se mettent à faire de la BD. Alors, là, forcément ce n’est plus la même chose. Le montage, on ne sait pas ce que c’est. Le scénario, le plan, l’ellipse on ne sait pas ce que c’est. Le hors champ, on ne sait pas ce que c’est. L’espace inter-iconique on ne sait pas ce que c’est ! Même si physiquement la pellicule est séparée par un espace inter-iconique ! On rêve !!! Qu’il y ait quelques branleurs qui n’aient que ça à foutre et qui soient des caricatures du Corporatisme... au fond, ce n’est pas pour me déplaire. Car somme toute, c’est quand même la meilleure des pubs. Maintenant, je ne prétends pas avoir la vocation de révolutionner le monde de la Bande Dessinée. Je n’ai d’ailleurs jamais prétendu que j’allais révolutionner le cinéma. Si je l’ai dit quelque part, montrez le moi, c’est que je devais être bien pété ce jour là. En tout cas, je n’ai jamais eu l’ambition de révolutionner la BD mais simplement que ma marionnette prenne vie. Et pour couper court à ce qui a pu être dit, que je faisais ça pour gagner du fric, c’est tout simplement aberrant ! Je peux demain tourner un film publicitaire qui me permettra de gagner tout ce que je perds en un an sur cette BD en 3 jours. Je peux faire des longs métrages, je peux louer mes services à la mafia pour tuer des gens, il y a plein de trucs marrants à faire pour gagner de l’argent (rires). Là, on s’est passionnés pour ça. Bruno a travaillé beaucoup et je l’ai obligé en plus à pousser ses dessins plus loin. Moi, j’ai fait un travail énorme sur la réécriture, etc. Le second album est en évolution par rapport au premier, le troisième sera en évolution par rapport au second. Même chose pour le quatrième et il n’est pas impossible qu’il y en ait un cinquième. J’avais tellement intériorisé.... Et puis c’est une histoire magnifique.

De toute façon ce faux procès est absurde. Ne croyez-vous pas qu’il serait vraiment dommage de réduire le cinéma de Bilal à des films réalisés par un auteur dessinateur de BD sans chercher à capter ce qu’il a voulu exprimer en passant derrière une caméra.

Personnellement, je peux vous parler des heures sur la traduction graphique du plan cinématographique. Ce qui peut sembler très proche mais qui ne l’est pas tant que ça.
D’ailleurs, je le dirai à Angoulême devant les foules réunies devant le temple de la Bande Dessinée : « Non ! Le story-board n’est pas l’antithèse de la Bande Dessinée ».

Vous irez à Angoulême ?

Je veux. Bien sûr... Je suis Président d’un Jury du Story-board (rires).

Sur ce projet au niveau des scénarii, comment travaillez-vous ? De façon continue ou plutôt par séquences ?

Et bien et en l’occurrence, je dirais par tranches. Là, c’est 23 ans. 23 ans où il y a eu une première mouture, une deuxième mouture...une septième mouture. La première s’est faite pour Paramount en hiver 83/84. Au moment des élections américaines. Les deux candidats étaient Ronald Reagan et Walter F. Mondale. Il y avait déjà les précurseurs de l’ordre moral qui sont à leur apogée en ce moment. Les méthodistes et la bande à Bush. C’était les mêmes et ils sont dans « L’Affaire du Siècle ». Tout comme dans « Diva ». Curieux quand même.

Puis les vampires, ce sont des morts-vivants, des êtres ni morts ni vivants qui font leur apparition dans l’Histoire de l’humanité bien avant Jésus Christ. C’est une obsession humaine. Les pharaons qui partaient sur un bateau avec leur nourriture, le styx, tout ça. C’est dans la mythologie humaine, la peur de la mort. C’est lié probablement au premier meurtre rituel du père, l’interdit de l’inceste. Il y a des théories psychanalytiques très intéressantes là-dessus. On trouve des vampires chez les maoris, en Asie, en Afrique, au Japon. Puis, il y en a eu un plus malin que les autres, Vlad Tepes, qui d’une certaine manière a récupéré la marque déposée. Mais, il vient très tard le pauvre Vlad.
Je me souviens quand j’étais étudiant en médecine, comme on travaillait beaucoup, on faisait des sous-colles tard le soir et ensuite on allait au quartier latin pour la séance de minuit voir des films fantastiques. « Le Moulin des Supplices », les films de la Rank, de la Hammer, Christopher Lee, Peter Cushing, « La momie », les premiers films de Romero, « La Nuit des Morts-Vivants ». Alors quand le manuscrit de Marc Behm m’est tombé sous la main, je me suis dit « je vais en faire un film ». Et là, où je suis le crétin magnifique, c’est que je pense que tout est possible en Amérique. Ces cons de français n’ont rien compris mais, en Amérique, on va pouvoir le faire. Et je m’installe à New York en plein milieu de l’élection américaine. « L’Affaire du Siècle », c’est plein de tout ça. Ce qui est marrant, mais ça c’est l’intuition poétique, je ne peux pas imaginer que 20 ans plus tard ce qui est raconté dans cette BD c’est ce qu’il se passe. L’intégrisme, le communautarisme, cette société qui est train de désapprendre et en même temps de changer de dimension. Alors, la dernière adaptation, elle a été de reprendre le script le plus abouti et de le réadapter pour une image arrêtée à la place d’une succession d’images, d’une chronologie et d’ellipses qui ne fonctionnent plus de la même manière. Bien évidemment, ça ne s’est pas fait dans la facilité et les albums portent la trace de cette mutation. D’album en album nous progressons et je crois qu’il faut voir ça comme un « work in progress ». Peut-être un peu avec indulgence. Maintenant ne me demandez pas de faire des excuses. Si Cantona n’en fait pas, moi je n’en fais pas non plus (rires). Ce travaille me passionne et notre légitimité est indiscutable. Bruno De Dieuleveult dessine depuis 40 ans. On pourrait même s’amuser avec un certain nombre de gens à faire une petite épreuve et on risquerait d’avoir des surprises. Quant à moi, j’écris des scénarii depuis 30 ans aussi. J’ai commencé par écrire des scripts après avoir été porteur de café et de sandwichs.

Pour déraper sur le cinéma français, on constate, aujourd’hui, au Box Office France, que les 8 premières entrées concernent des films ou des animations de science fiction ou fantastiques qui ne sont pas français. Est-ce vous ne pensez pas qu’en faisant une BD dont le thème est clairement fantastique avec une vision burlesque décalée c’est pas chercher les emmerdements ?

Est-ce que vous ne pensez pas qu’avoir fait un polar comme « Diva » ce n’était pas aller vers les emmerdes. D’avoir continué avec un « Pulp Fiction » pur jus (« La lune dans le caniveau ») de David Goodis et de l’avoir projeté dans un univers opératique, c’était pas aller vers les emmerdes ? Est-ce que vous ne pensez pas que d’aller filmer une Amérique rêvée et formidablement écrite dans un langage très peu français qui était la prose de Djian (« 37,2 le matin ») c’était pas casse-gueule. Faire ensuite un film sur le cirque (« Roselyne et les lions »), continuer avec la rencontre de deux jeunes banlieusards avec un vieux qui sort de l’hospice dans une forêt (« IP5 : L’île aux pachydermes »), et terminer avec une histoire de psychanalyste qui étrangle ses patients et les fout sous le divan (« Mortel Transfert »), faut être quand même un peu pété du casque !

En même temps ça fait preuve d’une certaine constance. Je crois finalement que je suis un comique.

Assumé dans « L’Affaire du Siècle » qui possède une réelle dimension burlesque.

Oui, mais que personne ne veut voir.

Le look graphique du maître vampire n’est pourtant pas sans évoquer Super-Dupont. Ce n’est d’ailleurs pas la seule allusion ou référence visuelle clairement inscrite. Ça se rattache à une école du fantastique burlesque qui était très présente du temps du muet.

Merci... Je suis tout à fait d’accord.

Et le fait qu’en France tout le pan SF et Fantastique n’existe plus, en tout cas pas dans la production cinématographique...

Sur le sujet, il faudrait remonter à Franju et Cocteau. Enfin des gens qui se sont fait aussi descendre à leur époque par la critique. J’ai croisé la route de ces gens-là. J’ai été assistant de René Clément, le co-réalisateur de « La Belle et la Bête » un de mes films cultes, comme « Les yeux sans visage ». Il y a bien quelques films de temps en temps. Mais nous n’excellons pas sur ce registre. C’est plus les flamands, les belges. Là, il y a une tradition. Non, en France on est cartésien, on est rond. Et justement « Diva » était un film baroque. Une perle qui n’est pas ronde. Chez nous nous aimons les perles qui sont rondes, les œufs qui sont bien ronds. Le formatage.

En tout cas, à chaque fois, dans vos films, il y a une ou plusieurs scènes où on dérape dans le fantastique, l’imaginaire. On n’est plus dans la stricte réalité. Est-ce une démarche volontaire ?

Oui. Il y a toujours une mise en abyme. Le décors dans le décors, etc. Mais, très sincèrement, je ne crois pas. Je suis plutôt d’obédience Freudienne. C’est-à-dire que je crois à l’inconscient et par ailleurs j’aime la poésie. Et le cinéma fantastique c’est du cinéma poétique. La littérature aussi du reste. La métaphore. Les paraphrases, les choses emblématiques, les allégories, les choses qui se transforment, la réalité vue sous un autre angle. En France on filme au 50, à hauteur des yeux. Je crois que chez moi, franchement, il n’y avait pas de calcul, de réflexion. Depuis, j’ai réfléchi et effectivement quand vous me dites ça je peux argumenter là-dessus. Mais, au départ, je crois que c’est quelque chose qui vient de manière un peu naturelle. Un peu comme les enfants qui d’une réalité s’inventent un monde imaginaire.
Je suis d’ailleurs en train d’écrire un livre de mémoires. Ça fait quatre ans que je suis dessus - Le premier tome fait déjà 1200 pages - dans lequel justement j’essaie d’expliquer tout ça. Les illusions perdues et le fantastique. Et le fantastique, il est aussi naturel que le mystère du Christ. En plus je cumule le formidable avantage d’être catholique et athée. Je n’y crois pas du tout. Mais, lorsque vous avez grandi dans cet environnement-là, le fantastique n’est jamais très loin. Puis, il y a aussi l’opéra. La dimension rajoutée par la musique, par la mise en scène, par le procédé et les conventions du théâtre. L’art religieux, l’art pompier. Le dadaïsme, les révolutions musicales, africaines, jazz, le métissage....

Pour revenir sur la partie visuelle toujours très travaillée dans vos films, nous voulions savoir comment vous travaillez avec Bruno au niveau de la mise en page, de la représentation graphique ?

Encore une fois, là, on est en pleine évolution. Ça a commencé par un travail avec un story-boarder. On a collaboré sur des films publicitaires, sur « IP5 » et, petit à petit, c’est devenu une collaboration qui se fait par tacite reconduction. Déjà, il faut savoir que mes scripts sont très écrits, très détaillés, très visuels. Bruno lit, dessine et après on discute. Nous sommes des professionnels. On passe notre vie à mettre en cadre. On a peu près le même âge, Bruno est un peu plus vieux que moi. Des papy-boomers qui jouent du jazz.

Donc, désolé pour notre manque de complexité, mais on travaille très peu. Un aveu qui devrait réjouir nos détracteurs. En fait, ce n’est pas vrai. On travaille beaucoup, mais il n’y a pas de grandes discussions. De temps en temps, je lui demande ici un truc, ici un autre truc, je l’amène à travailler un peu plus.
Il y a eu aussi la rentrée dans l’atmosphère avec l’échauffement de la navette parce qu’on est rentré dans un univers qui n’était pas le notre et que notre BD a été achetée par les gens qui aimaient mes films. Le paradoxe, c’est cette mouvance ultra-intégriste qui nous fait un mauvais procès, tout en émettant des critiques tout à fait justes, car il y a aussi des gens qui connaissent très bien la BD et en ont fait une lecture extrêmement perspicace. C’est le grand malentendu de cette affaire parce qu’ils ne s’imaginent pas à quel point cela m’intéresse et me passionne. J’ai passé mon existence à m’interroger sur l’image. Quand je parle avec Jodorowski, il me dit « mais moi ça m’intéresse de voir ce que tu fais ». Un grand bonhomme de la BD qui lui s’est essayé au cinéma et dont « La montagne sacrée » est l’un de mes films cultes. Encore un baroque, de l’art fantastique. Un hybride de Bunuel et de Felini avec le Judaïsme et le Tarot en plus. Quand j’étais au lycée je lisais Rimbaud et Baudelaire, les correspondances. Ce qui m’intéresse, ce sont les correspondances entre les arts. C’est ça qu’il y a dans mes films et les différents niveaux de lecture. Ça ne donne pas du cinéma conceptuel et chronologique, mais des films assez éloignés de l’école de la nouvelle vague. Une école beaucoup plus politique, motivée par l’envie d’une génération de prendre justement le pouvoir sur le romanesque pour réintroduire la réalité sociale, sexuelle. La réalité de l’époque.

Ceci dit quand on regarde quelques films de Truffaut et de Godard, il y aussi une dimension imaginaire....

Bien sûr mais ce qui est intéressant ce sont surtout les œuvres et leurs exégètes. Les grands prêtres de ce mouvement ont fini par se pervertir et devenir des intégristes qui ont appliqués des codes de lecture très radicalisés pour tout ce qui allait suivre.

Truffaut fait quand même « Fahrenheit 451 » dès qu’il peut, Godard fait « Alphaville »...

Oui, mais Truffaut se plante et Godard de toute manière va bifurquer vers un cinéma hybride avec lequel il va être l’un des premiers à se servir de la vidéo. C’est quelqu’un qui démonte le système et ne fait pas que raconter une histoire. C’est d’ailleurs pour ça qu’il est si bien et mal compris à la fois. Seulement, il y a quelque chose chez Godard qu’il n’y pas forcément chez ses disciples. Des fulgurances, un sens du plan, un sens du mouvement à l’intérieur du plan, une utilisation de la musique, une forme de génie et souvent j’aimerais que les prêtres et autres gardiens du cultes aient le génie du maître.

Tout à l’heure vous évoquiez votre attrait pour la poésie fantastique, mais n’avez-vous jamais eu envie de vous lancer dans un projet purement SF ?

J’ai optionné il y a un 10 ans sur un roman de Jean-Michel Truong, « Reproduction interdite » qui traite du clonage en 2025. Et ça fait donc 10 ans que j’essaie de le faire. Vous savez ici faire du poétique, du burlesque et de la science fiction
ça complique singulièrement les choses.

Si, on m’avait proposé « [Alien4-175] ». Mais j’ai refusé. Mais attention, je ne dis pas cela pour que l’on raconte que si Jeunet a fait le film c’est parce que je l’ai refusé. Il se fait que je connais bien David Giler, l’un des producteurs de la série et l’un des scénaristes de la première version, et qu’il me l’avait proposé mais je n’ai pas voulu le faire pour me consacrer à mes propres projets. Je n’ai pas eu la sagesse, l’intelligence, ni le courage de Jean-Pierre. Je crois que j’étais déjà usé quand c’est arrivé. Quand Jeunet a fait son film il ne savait pas autant que moi comment Hollywood était pourri pour des mecs comme nous. Moi, je suis un mouton et je ne vais pas me jeter au milieu d’une horde de chiens sauvages.

En même temps Hollywood a ses inconvénients mais cela reste une usine formidable à produire des choses très diverses. Ce que l’on ne retrouve pas dans le cinéma français qui se montre d’une frilosité maladive.

Je trouve que c’est un peu injuste ce que vous dites. Regardez, on nous a accusés - je parle en terme générique - de ne pas avoir fait de films sur la guerre d’Algérie. Mais c’est faux. Des films sur cette guerre, il y en a eu au moins 30. Seulement la différence entre la guerre d’Algérie et la guerre du Vietnam, c’est que la guerre d’Algérie, c’est une guerre régionale, locale qui n’intéresse personne. Alors que la guerre du Vietnam c’est l’affrontement en l’Est et l’Ouest, avec la Chine en arbitre. La nation la plus puissante du monde qui passe au napalm le Vietnam, invente Pol Pot. Henri Kissinger est un criminel de guerre, etc. C’est pas la même échelle. C’est comme aller raconter une histoire de berger - homosexuel dans le Queiras et dans le Wyoming, ce n’est pas pareil. Rien à faire (rires)

Et si aujourd’hui l’opportunité se présentait de faire ce film que vous n’avez pas pu faire et qui donc est devenu une bande dessinée ?

Ready (rires) No problemo. C’est le film le plus préparé. S’il y avait des investisseurs qui aient envie de faire des thunes facilement, je leur conseillerais de les mettre là-dedans. Parce que je ne peux pas vous le raconter là, mais cette histoire est vrai un roman. 23 ans de ma vie passés sur ce truc-là. Ce qui d’ailleurs ne veut pas dire que c’est l’œuvre ultime. Mais c’est nourri de 23 ans d’histoires, de voyages, de rencontres, d’histoires de cul, d’humiliation, de moments de gloire, d’espoirs, de désespoirs, de signatures de contrats. J’ai quand même rencontré Cameron Diaz pour faire ce film. Je lui ai quand même offert mille roses. J’ai rencontré Nick Nolte. J’ai pourchassé les plus grands acteurs d’Hollywood pour cette affaire-là. Quand Nick Nolte a dit oui, on m’a dit « il vaut pas un clou ». J’ai levé 170 millions de francs en 3 mois en France pour faire ce film mais il me manquait les 50 patates américaines. Donc, si vous voulez c’est l’aventure d’une vie. Alors c’est dérisoire parce qu’en effet on va me dire que c’est une histoire de vampires et puis c’est une bande dessinée. Ça n’intéresse personne la bande dessinée. C’est de cela dont ils souffrent les pauvres garçons de la bande dessinée. Alors qu’en fait dans la bande dessinée il y a une sophistication, une complexité entre l’écrit, le dessin, ce que Mc Loud appelle l’invisible. Alors effectivement, quand je suis rentré la dedans j’avais clairement des choses à apprendre. Je ne le nie pas. Et je me suis passionné pour ça et, résultat, j’ai laissé tomber pas mal de choses pour pouvoir m’y consacrer. Mais ça va bien avec ce que je fais. C’est une histoire fantastique qui mélange polar et burlesque. « Mortel Transfert » est un polar burlesque qui se déroule dans le milieu de la psychanalyse. En Amérique, les mecs hurlaient de rire, ils applaudissaient pendant le film. Mais, personne n’a acheté. Pourquoi ? Parce qu’entre temps un petit truc a changé. « Diva » est un film à peu près politiquement correct. Le roman de Marc Behm est politiquement totalement incorrect et ce qui va être intéressant dans l’évolution des 4 volumes, peut-être 5. Pourquoi 5, parce que l’appétit vient en mangeant et justement en passant par le dessin, je me suis rendu compte qu’il y a des tas de choses que j’avais autocensurées à cause de ces putains de studios. Ils sont tout le temps à poil dans l’histoire, moins dans les deux premiers, mais déjà dans le troisième, à la fin ça va être l’orgie. Et on va me le reprocher aussi. Ça a d’ailleurs déjà commencé : « Il y a du cul. Oh là là !!! »

Oui, mais ça n’est pas le Marquis de Sade non plus.

Non, je suis bien d’accord. Mais, il y a la scène de la scie et Cora qui hurle « Ah mon string ». Moi, ça me fait hurler de rire. Je suis désolé mais c’est comme ça.

C’est peut-être pour le viol d’une statue ?

Oui (rires), oui, qu’on retrouve dans « Mortel Transfert ». Ce qui a fait que mon film en Allemagne est interdit aux moins de 18 ans. Ça veut dire qu’il a la fleur d’infamie. Le film d’Haneke, « La pianiste », qui est quand même musclé, c’est du sexe extrême, n’est interdit qu’aux moins de 16 ans.

Avec un fond de sado-masochisme entre guillemets.

Tout à fait. On est dans la pathologie lourde. On n’est pas seulement dans le SM pornographique. Vous vous rendez compte un peu...l’exploit (rires). Alors évidemment, moi, je suis passé en commission de censure en Bavière. Je n’ai pas choisi. C’est la coproduction. Alors qu’Haneke lui il est passé à Berlin et comme les Berlinois sont des sodomites (rires)....

Qu’est-ce que vous fait quand vous voyez que plus personne n’ose dire du mal de « La Lune dans le Caniveau » aujourd’hui ?

Bien, je dis à cela : « méfiez-vous je vais vous le re-projeter (rires). » Non. Ils vont avoir matière à s’exprimer puisque finalement nous avons réussi à récupérer les bandes et que le DVD va sortir. Mais, il ne sortira que sous la forme dans laquelle Gaumont l’a laissé puisque tout à été détruit. Je ne pouvais pas imaginer qu’un capitaliste, au bon sens du terme, allait détruire ses archives. C’est inimaginable. Donc, des quatre heures de film il reste 2h et quart. Ça c’est dans mon livre. Faut quand même le dire. Faut l’avoir vécu. Ça ne rend pas aimable.

Nous aimerions savoir a quel moment le petit Jean-Jacques Beneix a su que le cinéma allait être sa vie ?

D’après des témoins qui m’ont connus et que je fais parler sous la torture, il semblerait que j’aie décidé très tôt. J’ai le souvenir en Allemagne où je traquais la jeune teutonne, sans succès d’ailleurs parce que je faisais très jeune, on me demandait souvent ce que je voulais faire plus tard. Et je répondais « devenir réalisateur de film ». Donc ça a été un fantasme. Mais c’est un fantasme que je n’ai pas du tout assumé. Alors je suis parti à la faculté de médecine. Pour me soigner (rires). J’en ai pris pour 3 ans et puis après mai 68 j’ai recommencé à zéro comme porteur de sandwichs. Et la chance, la chance, vraiment, il n’y a pas d’autre mot, a fait que j’ai commencé avec l’un des grands seigneurs de ce métier. Qui est un homme admirable d’humanité et à la fois de technicité et de gentillesse qui s’appelle Jean Becker. Il faisait « Les Saintes Chéries », il travaillait pour la télé. Il était dans sa période un peu difficile. Mais, ce n’est pas facile d’être le fils de Jacques Becker. Il était vraiment charmant et ça s’est formidablement bien passé. Après, j’ai enchaîné film sur film. Claude Berry, les Trintignant, René Clément, Claude Zidi, etc. En écrivant mon livre je me suis rendu compte que je rêvais de ça depuis longtemps mais que je ne savais pas par quel bout le prendre parce que j’étais fils d’assureur. Je m’en suis rendu compte parce que j’ai la collection des Cahiers du cinéma des années 60 et l’un des sponsors c’était la compagnie de mon père. J’étais fait pour le cinéma (rires) et mon frère est dans les assurances du cinéma. La boucle est bouclée.

Critique Yozone de « L’Affaire du Siècle (T2) »

SITE INTERNET

http://www.laffairedusiecle.com

© Photos : Bruno Paul, Valérie Hoppenot et Stéphane Pons (Yozone, 2006).

© Illustrations : Jean-Jacques Beineix, Bruno de Dieuleveult et en fonction : éditions Au Diable Vauvert, société Cargo Films, éditions Glénat (avec leurs aimables autorisations)

Remerciements spéciaux : Mélanie & Dark Star Presse (Paris).



Bruno Paul
Stéphane Pons
Valérie Hoppenot
24 février 2006




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