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Eclat de givre (Un)
Estelle Faye
Les Moutons électriques, roman (France), post-apo, juin 2014, 245 pages, 21€

Le monde a bien changé, suite aux catastrophes climatiques et biologiques provoquées par l’Homme au XXIe siècle. OGM à foison, exploitation du gaz de schiste... les causes furent nombreuses, sont en partie oubliées. Le Paris du XXIIIe siècle est envahie de vignes gigantesques, le gazon de ses pelouses est cannibale. La ville entière est morcelée, les zones aux mains de groupes plus ou moins amicaux.
Chacun essaie de survivre de son mieux dans cette Cour des Miracles. Chet chante du jazz dans des clubs, grimant son androgynité pour mieux donner l’illusion des grandes voix féminines d’un temps qui n’existe plus. Et quand débarque, tout naïf de sa Bordure agricole, un beau Galaad au corps musclé qui veut l’engager pour un sale boulot comme il en exécute parfois (la chanson nourrit mal son homme), Chet sait que ça va mal finir.
Cet été est caniculaire, et une nouvelle drogue se répand dans la capitale en ruines. Un dealer a tenté d’en écouler dans les Bordures qui nourrissent Paris. Chez ces gens qui vivent dans une discipline monacale voire militaire, la réponse fut immédiate. Mais le coupable s’est enfuit dans le pire quartier, celui qu’on surnomme l’Enfer, Denfer-Rochereau, Galaad a besoin d’un guide pour aller le chercher. Il a besoin de Chet, qui a réchappé à l’Enfer et y a gardé quelques contacts lointains. Osera-t-il replonger ? pour les beaux yeux de Galaad, un salaire mirifique (un an de nourriture !) ou parce quelque chose, au fond de lui, l’y pousse ?



Le Paris du futur dans lequel Estelle Faye nous invite est post-apocalyptique, au sens premier du terme : un monde en pleine renaissance. La reconstruction, certes pas à l’identique, est lente mais inexorable, poussée par la foi en la vie et l’espoir qui se dégage de chacun des personnages. Les Sorbons conservent le passé, sans le fossiliser, l’embellir ou le sacraliser, pour que les gens comprennent comment tout cela est arrivé, ce qui a été perdu, pour le meilleur et le pire. Les communautés prolifèrent, dans une liberté relative qui perdure en équilibre, les enfants psys administrant plus ou moins officiellement la ville, les Frelots des Bordures la nourrissant, chacun étant assez interdépendant de ses voisins pour ne pas lui chercher trop de noises. Le monde est encore assez sale des restes du passé, des expériences génétiques, des guerres civiles, pour que chacun cherche à vivre le plus normalement possible, content de son confort quotidien ou courant après une quête à sa mesure.

Bien sûr, chaque société a ses tiques, ses bas-fonds, où l’Homme peut se vautrer dans la boue, de gré ou de force. Le voyage en Enfer auquel l’autrice nous convie est une vraie galerie des horreurs et des perversions humaines, à coups de chirurgie et de tentatives d’optimisation. Un mal qui exerce une certaine fascination, et qui contrebalance immédiatement avec la douceur, la chaleur et le confort de cocon dont Chet se fait l’emblème avec ses prestations de jazzwoman, les clubs apparaissant comme un ultime souvenir d’un art de vivre dont les preuves, disques, photos, disparaissent peu à peu.

L’ambivalence physique de Chet permet à l’autrice d’amener de façon tout à fait naturelle sa préférence pour les garçons, et sa relation avec Galaad s’inscrit naturellement dans le récit. S’il y a un peu de sexe dans cette histoire, Estelle Faye le dépouille de toute notion de genre, superflue et inapte à contrer l’attraction de deux êtres. A mesure que le récit, aux rebondissements dignes d’un excellent feuilleton, avance, on se coule dans cet état d’esprit post-apo très carpe diem : profite du jour présent, on ne sait de quoi demain sera fait. Les sentiments sont sincères et violents, un coup de foudre qui pousse Chet au-delà de ses limites.
Mais on le découvre vite, Chet est aussi un cœur cabossé, brisé par un amour non réciproque avec sa presque sœur Tess, qui est finalement partie, le laissant à la dérive. Le cœur gelé, comme dans le conte de la reine des neiges, d’où le titre « Un éclat de givre ». Un élément essentiel de sa psychologie, constitutif de sa solitude dans cette fourmilière, de son refus/incapacité à s’attacher même à ses amis. Cette histoire sera-t-elle sa rédemption ?

C’est ce que certains, comme Sybil, la petite sœur psy de Tess. Chet n’est pas un électron libre, ni un catalyseur, il est capable de bien plus. L’intrigue à rebondissements lui fera parcourir, à bout de souffle, toute la ville ou presque, sur les traces de son passé, nous emportant dans un panorama formidable d’inventivité. Nul besoin de connaître Paris sur le bout des doigts pour s’en délecter : c’est la nouvelle société, comment elle a surmonté les épreuves, comme elle vit encore et toujours des peurs et des désirs des hommes, que l’autrice nous donne à voir, au travers de ses communautés gitanes, son hammam à sirènes ou ses Bordures bobo-agricoles à la discipline de fer. Tout fourmille de détails, du grillon mort-vivant au maquilleur d’effets spéciaux à la retraite, déferlement de couleurs et de vie, du plus profond des égouts au sommet des tours de la Défense.

Le questionnement environnemental est très présent, dès les causes de la catastrophes, mais ce sont les aspects sociétaux qui sont centraux, chaque groupe s’essayant à de nouveaux modes de gestion, plus ou moins heureux, quand d’autres s’accrochent aveuglément à des survivances du passé (comme les villas en lotissement) obsolètes. Chet, au milieu de tout cela, s’avère définitivement le moins dogmatique de tous, bons et méchants réunis, du fait de sa solitude et de son refus de s’imposer aux autres. Ce qui le rend à la fois précieux et sacrifiable...

On ne sort pas tout à fait indemne d’« Un éclat de givre ». Parce que c’est un post-apo lumineux. Parce que c’est un roman trépidant, qui nous laisse rarement le temps de souffler. Parce que c’est tantôt beau et poétique, tantôt très humain, tantôt terrifiant. Parce que c’est terriblement dense et immersif. Parce que cela nous questionne autant sur notre vie présente que notre éventuel avenir.
Finalement, je ne suis pas sûr qu’on en sorte vraiment. C’est si... complet, total, absolu, qu’on le dévore insatiablement, avide de savoir où Estelle Faye va nous conduire ensuite, et de quelle manière. Pour être surpris, ravi, encore et encore. En sortir épuisé, essoré, comme son héros.

Il y a des livres dont on appréhende la fin, ce moment où on le reposera, qu’il n’y en aura plus. « Un éclat de givre » ne laisse pas ce regret, tant sa richesse perdure bien des heures, des jours plus tard.


Titre : Un éclat de givre
Auteur : Estelle Faye
Couverture : Aurélien Police
Éditeur : Les Moutons électriques
Collection : La bibliothèque voltaïque
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 245
Format (en cm) : 21,5 x 17,5 x 3 (hardcover)
Dépôt légal : juin 2014
ISBN : 9782361831677
Prix : 21 €



Nicolas Soffray
3 novembre 2016






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