YOZONE
Le cyberespace de l'imaginaire




Lord Darcy - intégrale
Randall Garrett
Mnémos, intégrale, traduit de l’anglais (USA), 555 pages, juin 2016, 27€

L’Empire Plantagenêt a perduré après Richard Coeur de Lion, et dans ce XXe siècle alternatif, l’Europe de l’ouest est gouvernée depuis l’Angleterre par l’empereur Jean, tandis que son frère Richard, duc de Normandie, administre la France depuis Rouen. La technologie s’est développée, avec le téléphone (le « téléson », qui ne traverse pas encore la Manche) mais la magie est très présente. Abordée de façon scientifique et mathématique, elle n’est accessible qu’à la minorité dotée du Talent.
La période est houleuse, similaire à notre Guerre froide : le nouveau roi de Pologne, Casimir IX, cherche à étendre son territoire. Les Russes se sont coalisés, il se tourne donc vers les provinces germaniques, alliées de l’Empire anglo-français. Mais pour éviter une intervention impériale, il dépêche espions et saboteurs dans l’Empire, pour l’affaiblir de l’intérieur et l’empêcher de contrecarrer ses plans en déstabilisant les hautes sphères du pouvoir et de la noblesse.
Hélas, c’est sans compter les talents des agents du Roi, et notamment son Premier Enquêteur : Lord Darcy. Accompagné de son fidèle mage judiciaire maître Sean O Lochlainn, le détective enquête sur tout crime touchant la noblesse. Et s’il est dépourvu de Talent magique, ses capacités de déduction sont impressionnantes.



Dans l’immense bibliographie de Randall Garrett (1927-1987), mentor de Robert Silverberg et pionner du croisement des genres littéraires, on trouve cette pépite que sont les aventures de Lord Darcy. Garrett y mêle un univers uchronique teinté de magie et les codes du polar dans ce qu’il a de plus anglais.
Ainsi que le fait remarquer André-François Ruaud dans son érudite préface, les emprunts aux classiques sont assez visibles. Le couple d’enquêteurs évoque bien entendu Holmes et Watson, et les affaires sur lesquelles ils travaillent sont des meurtres en chambre close chers à John Dickson Carr. La nouvelle “Le Napoli Express” est un pastiche du « Crime de l’Orient-Express » d’Agatha Christie. Tout cela participe, malgré l’uchronie, à nous installer confortablement en terrain connu, peut-être un rien moins sombre que le laisse présager la captivante couverture d’Alain Brion. Loin du polar noir américain, nous sommes sur les terres anglaises de Conan Doyle, et une affaire se résout d’abord par la réflexion, même si Lord Darcy et maître Sean ne se montreront pas manchots sur le terrain.

OPTA et Temps futurs, dans les années 70 et 80, avaient commencé à traduire et publier ces aventures. Mnémos les a exhumées dans cette magnifique intégrale, présentant les textes dans leur ordre d’écriture.

Il est frappant de constater que Garrett a construit un univers uchronique à la fois cohérent et facile d’appréhension. Si chaque nouvelle rappelle la divergence temporelle et le contexte politique présent, c’est élégamment fait en deux ou trois paragraphes, rien de pesant comme une leçon d’histoire, juste ce qu’il faut pour comprendre où l’on met les pieds. La propension de Maître Sean a expliquer doctement ses expériences éclairent le fonctionnement, très scientifique, de la magie, une excellente trouvaille qui donne lieu à des scènes à faire pâlir « Les Experts » lors des tests balistiques. Toutes les enquêtes sont résolvables en déployant le même talent que Lord Darcy pour l’observation. Car bien entendu, même si la magie a l’air à l’œuvre, voire la magie noire aux yeux des gens d’armes plus ou moins dépassés, c’est très rarement le cas. Mais la puissance effraie, comme en témoigne le respect dû aux mages ou la crainte qui imprègne l’affaire de “la Fiole d’Ispwish”, qui n’est pas sans rappeler celle inspirée par le nucléaire (même s’il s’agit ici d’une arme d’un tout autre genre). Hélas (ou pas), point n’est besoin de magie pour nuire à son prochain : les hommes font très bien cela.

Onze textes composent cette intégrale : dix nouvelles et le court roman « Trop de Magiciens », dont le meurtre en chambre close a lieu en pleine convention magique et où maître Sean est le principal suspect. Cette histoire achève de donner forme à l’univers qui pourra passer par trop médiéval dans les trois textes précédents (“C’est dans les yeux”, “Une affaire d’identité”, “Imbroglio pastel”) dans lesquels l’image donnée des châteaux de la noblesse peine à nous faire abandonner la vision des forteresses militaires au profit de demeures d’agrément plus confortables. “Trop de Magiciens” se déroule dans un grand hôtel londonien, et la patte post-victorienne s’affirme davantage. Il faudra quelques détails sur les machines industrielles, les véhicules (quelques voitures circulent, mais les chevaux restent majoritaires, le Paris-Naples du “Napoli Express” met 36 heures à effectuer son trajet), pour nous amener dans les années 50. La mode, moins empesée qu’au XIXe siècle, notamment pour la gent féminine, transparait surtout dans la rapidité à Lord Darcy à se vêtir en cas de visite impromptue ou de raison d’état.

La préservation de l’ordre de publication des textes laisse clairement apparaître le projet de l’auteur d’une œuvre cohérente et non pas simplement d’aventures feuilletonnesques : les échos aux textes précédents sont nombreux, certains personnages secondaires réapparaissent, des événements antérieurs dictent certains actes présents. La politique évolue en fonction des affaires et de leur dimension internationale. Certes, on peut apprécier chaque histoire indépendamment, voire les lire dans le désordre sans désagrément majeur (les trois textes centraux, “La corde pour se pendre”, “Une question de gravité” et “Jusqu’à la lie”, sont les moins ancrés dans le jeu politique), mais ce serait se faire du mal pour rien. A contrario, “Les Seize clefs” et “Le Napoli Express” s’enchainent parfaitement.

Stylistiquement, on retrouve une fluidité de plume typique du roman policier populaire, ainsi que ce charme très british. Chaque enquête, après déductions et rebondissement, se termine sur l’explication par le détective devant les protagonistes, un exercice dans lequel Lord Darcy rivalise avec Hercule Poirot, ménageant ses effets, balayant d’un revers les culpabilités trop évidentes pour être vraies, jouant avec les nerfs des suspects. Sauf bien sûr lorsqu’il rend son rapport au roi, quoique dans “Les Seize clés” il prenne un certain plaisir à laisser mariner quelques minutes le duc de Nordmandie.
Le duo enquêteur/mage fonctionne à merveille. Si maître Sean a pour Lord Darcy et ses formidables facultés la même admiration de Watson pour le génie d’Holmes, la reconnaissance est réciproque, car Lord Darcy sait combien les compétences et les connaissances de Sean O Lochlainn lui sont indispensables, car le mage est à la fois son technicien balistique, son décrypteur d’indices, son légiste (bien que le docteur Pateley s’ajoute souvent au duo) et son démineur ! Tous les deux ont leur domaine de compétences et chacun apprécie l’autre à sa juste valeur. Cela n’empêche pas Lord Darcy, noble et représentant de l’autorité judiciaire ducale, de s’adresser très souvent à son mage comme à un subalterne dans l’exercice de leurs fonctions.
(Au fil des 550 pages de cette intégrale, on pourra analyser le rapport de la noblesse au peuple, les mages formant une caste à part. Le personnage de la duchesse de Cumberland est à ce titre intéressant, puisque son autorité est multiple : lady et compagnon mage. Elle semble très intime avec Lord Darcy dans “Trop de magiciens”, mais hélas nous n’en saurons pas plus...)
Le dernier texte du livre, “Le Sort du combat”, revient sur la jeunesse de nos héros et leur première rencontre, un exercice littéraire couramment réclamé à un auteur. Cette dernière pierre à la relation entre Darcy et Sean est cependant loin de remplir toutes les zones d’ombre, mais explique la proximité amicale dont ils savent faire preuve en privé.

Ce fut donc pour moi une superbe découverte que ce « Lord Darcy ». Tout en gardant la plume et le ton légers du roman populaire, Randall Garrett plonge les amateurs de bons romans policiers dans une uchronie à la fois facile d’accès et très poussée. Un pont entre les genres qui ravira les lecteurs de tous bords, et un ouvrage magnifique, imitant le cuir et la dorure d’un codex magicus de maître Sean.


Titre : Lord Darcy, intégrale (1964-1979)
Auteur : Randall Garrett
Préface : André-François Ruaud
Traduction : E.C.L. Meistermann (traductions originales, années 70-80) et Pierre-Paul Durastanti
Contient :
- C’est dans les yeux
- Une affaire d’identité
- Imbroglio pastel
- Trop de magiciens
- La corde pour se pendre
- Une question de gravité
- Jusqu’à la lie
- La Fiole d’Ipswish
- Les seize clefs
- Le Napoli Express
- Le sort du combat
Couverture : Alain Brion
Éditeur : Mnémos
Site Internet : fiche du roman
Pages : 555
Format (en cm) : hardcover
Dépôt légal : juin 2016
ISBN : 9782354083595
Prix : 27 €


On regrettera qu’il demeure des soucis au niveau de la ponctuation des dialogues, (tirets ou guillemets manquants en début de ligne) et des coquilles malheureuses, notamment sur des noms propres. Vestiges du roman populaire de gare ?


Nicolas Soffray
21 juin 2016






JPEG - 58 ko



WebAnalytics