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Mystères de Larispem (Les), tome 1 : Le Sang Jamais N’Oublie
Lucie Pierrat-Pajot
Gallimard Jeunesse, roman (France), uchronie communarde, 256 pages, avril 2016, 16€

Paris à l’aube du XXe siècle. Ou plutôt Larispem : 30 ans plus tôt, la Commune l’a emportée, et la capitale française est désormais une cité-état indépendante, dirigée par deux des trois leaders de la révolte (le 3e ayant été assassiné par un aristo) et portée par les innovations techniques de Jules Verne. Le mot d’ordre étant que chacun mange à sa faim et de la viande plus souvent, les bouchers, les « louchérbems » forment une guilde puissante, leur argot a envahi la langue, changeant jusqu’au nom de la ville.
Liberté est une petite provinciale rondouillarde. Excellente mécanicienne, elle se rêve ingénieure, et entretient les automatons qui parsèment la ville pour y faire de la réclame. Avec son amie la louchérbem Carmine, métisse intrépide, nous la découvrons en train d’explorer nuitamment la villa abandonnée d’un aristocrate chassé de la ville par le trio gouvernant et son idéal d’égalité. Les deux jeunes femmes espèrent y trouver des caches contenant quelques reliques de valeur, qu’elle refourgueront à un trafiquant contre l’argent dont Cinabre, le frère de Carmine, a besoin de pour rembourser une dette de jeu. Liberté n’est guère téméraire, mais elle est sous le charme du louchérbem à la peau foncée.
Hélas, l’expédition tourne court, car un triste sire est sur les lieux, et une bombe fumigène plus tard, les deux filles s’enfuient avec un étrange butin : un manuscrit codé. Liberté ne sait pas qu’elle a mis le doigt dans un dangereux engrenage, impliquant les Frères de Sang, un mouvement terroriste pro-nobles qui veut déstabiliser Larispem. Son créateur, le défunt (enfin, il semble) Louis d’Ombreville, aurait pratiqué la magie noire...
Les incidents se multiplient dans Larispem, avec la signature des Frères. Pendant ce temps, dans un orphelinat, Nathanaël, bientôt 15 ans et citoyen libre, découvre qu’il a causé sans le savoir la mort d’un professeur. Témoin d’une scène étrange à l’infirmerie, il apprend bientôt qu’il est, de part sa nature même, un Frère...



Lucie Pierrat-Pajot succède donc à Christelle Dabos comme lauréate du prix du premier roman organisé par Gallimard Jeunesse. Les deux univers de ces autrices étant radicalement différents, la comparaison n’aura pas lieu d’être avec « La Passe-Miroir ». Nous sommes ici dans une pure uchronie historique, mâtinée d’une pointe de steampunk avec la présence, inévitable, de Jules Verne et des mécaniques infernales qui ne tardent jamais à apparaître aux alentours de ses innovations techniques. L’ambiance de ce Paris rétro-futuriste est très bien rendue par les illustrations de Donatien Mary, dont les jeux tout en ombres et les formes parfois naïves s’avèrent souvent inquiétantes.

Mais tout ceci n’est qu’une toile de fond. Ce qui tend l’intrigue dans laquelle évolue nos trois personnages principaux, c’est bien cette utopie sociale de la Commune menacée par des terroristes favorables à un juste retour des classes.
Liberté et Carmine sont un modèle de la réussite larispemmoise : deux jeunes filles qui peuvent prétendre à une formation et un emploi à l’égal des garçons. À ce titre, le roman fait rêver : une égalité quais parfaite entre les citoyens. J’écris « quasi », car on voit vite que les bouchers, bénéficiant de l’aura des dirigeants, sont « un peu plus égaux que les autres », les trois couteaux à leur hanche servant de signe de reconnaissance ou de passe-droit.
Mais tout cela aurait été trop beau sans une petite menace. Lucie Pierrat-Pajot ne fait pour l’instant qu’effleurer la situation géopolitique (on se demande en effet comment Larispem peut conserver son indépendance et assurer son approvisionnement) pour nous focaliser sur un mal sourd, déjà au cœur de la ville : les bourgeois et autres aristocrates, déchus de leur fortune et de leurs privilèges au nom de l’égalité, complotent pour recouvrer leurs biens et leur rangs. En effet, autour de Louis d’Ombreville, héros qui s’est sacrifié pour assassiné l’un des trois leaders de la Commune, et accessoirement mage noir, sont reliées sept familles de noble lignée. On apprend par le père de Carmine, serviteur « exotique » pour ces gens fortunés, qu’un rituel de sang les a tous unis. La magie noire des aristocrates tranche radicalement avec la science des Communards, achevant de séparer deux mondes, celui du passé et cela de l’avenir, celui des racistes, des classes contre celui de l’égalité des Hommes, quels que soient leur couleur ou leur sexe.

On va mettre quelques chapitres à s’en rendre compte, mais la scène initiale (le cambriolage) va être très lourde de conséquences. Liberté, opiniâtre, cherche à retrouver l’homme mystérieux présent ce soir-là, bien que son lien avec les Frères soit transparent et son identification forcément risquée, ainsi que Carmine le lui fait comprendre. Mais l’idéal citoyen la pousse à retrouver un ennemi de la cité, quand bien même elle ne puisse pas faire appel à la police sans dévoiler le petit trafic auxquelles elles se livrent.
Le point de vue de Nathanaël oscille autour de cet idéal citoyen. Orphelin, élevé par la cité pour être un bon citoyen, la découverte de ses origines et de ses pouvoirs, l’idée l’effleure à peine d’en user : terrifié par cette responsabilité, dont il a déjà usé inconsciemment, tuant un être humain, il fait un choix courageux d’accepter sa nature sans renoncer à ses principes. Le prochain tome le mettra très certainement à l’épreuve.

Je suis un peu dubitatif sur le Grand Jeu de l’Oie lancé par le gouvernement et Jules Verne, qui augure une chasse au trésor dans Larispem pour remporter une place dans le voyage inaugural d’un aérostat. Scénaristiquement, cela me semble un peu bancal, et repose en plus sur le fait que, les participants étant tirés au sort, il serait sidérant que nos héroïnes y participent au détriment des autres habitants de Larispem.

Je ne m’étendrais pas outre mesure sur cette énorme erreur, apparemment récurrente en littérature jeunesse (mais pas que, hélas), de faire commencer le XXe siècle le 1er janvier 1900 au lieu de 1901... Cela ôte un peu de crédibilité au fond historique autant qu’au travail d’édition, et c’est fort dommage. Idem de quelques détails (voir tout en bas) qui semblent être passés au travers du filet. On s’étonnera aussi de ne voir des gens manger, et de la viande, qu’à une seule occasion (p.145, et ce sont des louchérbems). Comme si la sécurité alimentaire de Larispem rendait les repas secondaires, alors que cet afflux carné aurait pu provoquer... je ne sais pas. Un effet collatéral de l’actuel débat entre carnistes et vegans ?

Ces scories laissées de côté, « Le sang jamais n’oublie » se clôt sur un suspense haletant. Si le caractère de chacun, bien trempé, laisse imaginer leurs réactions face aux révélations qui ne manqueront pas de survenir, on sera bien en peine de prédire quel tour prendront les événements.


Titre : Le sang jamais n’oublie
Série : Les Mystères de Larispem, tome 1
Auteur : Lucie Pierrat-Pajot
Couverture : Donatien Mary
Éditeur : Gallimard Jeunesse
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 256
Format (en cm) : 22,5 x 15,5 x 2,5
Dépôt légal : avril 2016
ISBN : 9782070599806
Prix : 16 €


Les trucs qui coincent :
- la monnaie de Larispem, incalculable : on paie en taureaux, apparemment, mais aussi en veaux, moutons et porcelets. Si ces derniers peuvent être assimilés à de la menue monnaie (p. 125, 196), dès la page 25 on lit que 80 taureaux d’or + 5 veaux d’argent donnent 85 taureaux, soit 1 veau = 1 taureau. La valeur du mouton (une occurrence, p. 182) est inconnue. Page 76, on découvre que Liberté a changé son argent en billets. Elle va donc à la banque blanchir son argent issu du recel. Personne ne s’interroge sur une telle fortune (3 mois de bon salaire, cf p.24, ou au total 17 mois pour couvrir la dette de Cinabre de 500t) entre les mains d’une apprentie.
- une obtention de journal à l’orphelinat p.124 : l’encre est à peine sèche (!) et Jérôme a pu en obtenir un sans sortir de l’orphelinat ?
- l’alcoolisation rapide de Nathanaël page 132, juste rendue possible par un « plus tard » qui rend bancal la scène (comme si Nathanaël cherchait Isabella plus d’une heure après son départ).
- la résolution d’anagramme p.187 alors que Liberté est censée ignorer le patronyme du receleur (p.23)
- des trucs comme page 230 : « les 3 personnes ... la Présidente, Maxime Sévère et deux gardes armés... »


Nicolas Soffray
8 mai 2016






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