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Ange gardien (L’)
Jérôme Leroy
Gallimard, Folio policier, n°790, thriller, 379 pages, février 2016, 8,20€

Après « Le Bloc » en littérature adultes et « Norlande » pour les plus jeunes, tous deux abordant les dérives réactionnaires ultranationalistes, et avant un retour en poésie avec « Sauf dans les chansons », Jérôme Leroy publiait en 2014 « L’Ange gardien » qui devait obtenir l’année suivante le Prix des lecteurs Quais du polar – 20 minutes. « L’Ange gardien », on ne s’en étonnera pas au vu des publications de l’auteur, c’est un mélange d’ombre et de lumière, un cocktail mêlé de violence et de poésie, de « no futur » et d’espoir.



« Berthet savait que le déterminisme n’existait pas, qu’il suffisait d’une poignée d’hommes décidés, sans pitié, sans morale, pour changer dans l’ombre le cours des évènements. »

Berthet travaille pour l’Unité, qui, bien entendu, n’existe pas pour le commun des mortels. L’Unité : une officine de liquidation au service du pouvoir en place qui organise assassinats, disparitions, suicides et autres accidents permettant de se débarrasser des gêneurs. Un trésorier-payeur général qui a des ambitions politiques au mauvais endroit et au mauvais moment, des étrangers haut placés qui ont la regrettable idée d’être en France lorsque celle-ci veut faire comprendre aux dirigeants de leur pays qu’ils n’ont pas tout à fait intérêt à pratiquer certaines méthodes, ou encore des individus lambda qu’il faut supprimer sans raison décelable, peu importe. Berthet exécute. Berthet liquide. Berthet fait du vide.

« Berthet se comporte avec la poésie comme avec les armes ou les substances dangereuses. Varier les endroits où se procurer le matériel, ne pas dépendre d’une seule source d’approvisionnement. »

Reste qu’à l’Unité, on ne plaisante pas tous les jours. Il se trouve que l’on veut liquider Berthet, et qu’il ne serait pas le premier que l’Unité décide de mettre en retraite de façon radicale. Pourquoi ? Berthet ne le sait pas encore. Mais il a toujours su que son tour pourrait finir par venir, et il a de solides planques un peu partout. Et il est bien décidé à liquider non pas seulement les porte-flingues qu’on lui envoie, mais aussi ceux qui les lui ont dépêchés.

« Berthet est un tueur, un barbouze, un de ces hommes qui n’ont plus d’âme ou qui l’ont oubliée dans un lieu inaccessible. »

Berthet aurait-il donc en définitive une âme ? Ce tueur sans scrupule aime aussi la poésie. Est-ce une raison suffisante pour le liquider ? Oui, sans doute, mais non, il y a peut-être autre chose. On connaît Leroy et sa propension à mêler action et déclamation des classiques, comme dans son très remarquable «  Minute prescrite pour l’assaut. » Ce qu’il y a en Berthet, ce pour quoi on veut le tuer, c’est justement ce qu’il y a de lumineux en lui. Une humanité qui, secrètement, l’a toujours accompagné, et qui en toute logique, devrait finir par signer sa perte.

« Ils n’expliqueraient pas que la poésie aujourd’hui est devenue une substance clandestine, suspecte, qui a à voir avec la mort, la fuite, tout chose que n’importe quel membre de l’Unité devrait comprendre et ne comprend plus. »

Au fond, tout est devenu simple pour Berthet. Berthet flingue et lit des poèmes. Berthet remonte la piste de ceux qui remontent la sienne. Berthet va protéger jusqu’au bout ce pour quoi il a toujours vécu sans le savoir et ce pourquoi on veut le tuer : pour qu’il cesse, justement, de protéger ce dont il est devenu l’ange gardien.

«  Martin Joubert répond en général qu’il n’a jamais eu le désir particulier d’écrire des romans noirs, juste celui de parler de son temps. Ce n’est pas sa faute tout de même si c’est le réel qui est devenu un roman noir.  »

Roman noir, roman incantatoire, récit d’espoir, «  L’Ange gardien » est tout cela à la fois. «  L’Ange gardien  », tout du long, est marqué par un ton particulier, par exemple le nom de Berthet répétés encore et encore, au détriment perpétuel du « il », ce qui, combiné à l’utilisation exclusive du présent, procure au récit un sentiment d’instantanéité, d’urgence, mais aussi une froideur de rapport brut et de compte rendu. Combiné au rejet de tout artifice littéraire, ce choix accentue la sécheresse, la froideur, l’âpreté du récit.

Une âpreté singulière dans le mesure ou l’Unité, devenue folle, part en roue libre et ne sert plus rien d’autre qu’elle-même, attaquant son propre camp en tentatives de manipulation monstrueuses, criminelles, testant la fidélité de ses sicaires en les envoyant assassiner des personnes choisies au hasard. Heureusement, Berthet est là. Seul, ou presque, contre tous.

Difficile d’en dire plus sans trop en révéler au lecteur. «  L’Ange gardien » ; c’est du noir de chez noir enrobé par un soupçon de poésie, avec ses qualités mais aussi ses excès. Ainsi, même si la chose semble être de règle et aller de soi dans la littérature de genre, on ne peut s’empêcher de tiquer devant l’aisance avec laquelle les personnages liquident leurs agresseurs, comme d’un revers de main, et de la facilité avec laquelle ils se débarrassent des dépouilles, sans guère plus de peine que le quidam n’en a à jeter son mégot. On tue en effet beaucoup dans « L’Ange Gardien », et pas toujours de manière justifiée (l’assassinat de la compagne de Berthet à Lisbonne ne servant guère qu’à introduire une scène d’action aussi peu crédible qu’inutile), comme s’il fallait paver de cadavres jusqu’au moindre recoin du récit. Mais peu importe que cela soit parfois au détriment de la vraisemblance : plus d’un lecteur partagera sans doute, la jubilation qu’éprouve l’auteur à liquider un punk assassin et fasciste d’une paire de baguettes chinoises enfoncées dans les fosses nasales jusqu’au cerveau.

Des cadavres à la pelle, certes, mais l’on trouve aussi, dans ce récit très noir de Jérôme Leroy, cette belle idée d’un homme veillant des années durant, de manière occulte, sur l’objet de sa rédemption – une rédemption non pas simplement finale, mais aussi chronique, permanente, comme un contrepoint de lumière à sa propre part de ténèbres. Il y a dans le destin de cet homme devenu ange gardien – par hasard, par fascination, par éblouissement – d’un objet et d’un sujet dont il ne saisira peut-être jamais entièrement l’importance, quelque chose de simplement beau et lumineux qui donne toute sa puissance au roman.

Titre : L’Ange gardien (L’Ange gardien, 2014)
Auteur : Jérôme Leroy
Couverture : Initiative / Neleman / Getty Images
Éditeur : Gallimard (édition originale : Gallimard, 2014)
Collection : Folio Policier
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 790
Pages : 379
Format (en cm) : 10,7 x 17,7
Dépôt légal : février 2016
ISBN : 9782070468300
Prix : 8,20€



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Hilaire Alrune
9 mai 2016






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