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Manuel Steampunk (Le)
Jeff VanderMeer et Desirina Boscovich
Bragelonne, traduit de l’anglais (États-Unis), beau-livre, 252 pages, février 2016, 30€

On connaît Jeff VanderMeer, sans doute insuffisamment traduit en France, par son inclassable et foisonnant ouvrage consacré à la ville d’Ambregris, « La Cité des Saints et des Fous » (Calmann-Lévy, 2006) et par « La Bible Steampunk » co-écrit avec S.J Chambers et paru chez Bragelonne en 2013. Alors que les éditions Au Diable Vauvert mettent à la disposition des lecteurs une nouvelle fiction de VanderMeer, « Annihilation », Bragelonne récidive avec « Le Manuel Steampunk », écrit en collaboration avec Desirina Boskovich. Un très beau livre qui vaut assurément le détour.



"Guide illustré pratique et excentrique pour la création de rêves rétrofuturistes » : le sous-titre est à lui seul un affriolant programme, une déclaration d’intention, une invitation à la fois à l’action et au songe.

Pourquoi le steampunk comme amorce et détonateur d’un rêve qui ferait irruption dans le réel ? Parce que le steampunk, lorsqu’il n’existait que sous forme littéraire, était déjà, pour reprendre l’expression de Denis Mellier, citée par Etienne Barillier dans son très bel ouvrage « Steampunk ! » « … une sorte de machine transformant les combustibles fictionnels divers en une énergie décuplée . »

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On pourrait faire la même remarque en ce qui concerne toutes les formes de production artistiques découlant de ce courant littéraire, dont l’introduction du « Manuel Steampunk » précises qu’elles peuvent être vues comme un « contrepoids à un modernisme de plus en plus fade », une « gigantesque aire de jeux offerte aux esprits créatifs » et une possibilité unique de « retrouver le goût des belles choses. » On ne pourra qu’être d’accord avec les possibilités sans fin ouvertes par l’éventail composite de l’art déco, des arts de l’époque victorienne, du rétrofuturisme et du patrimoine industriel, pour ne citer qu’eux.

« Le steampunk s’épanouit dans des futurs qui n’ont jamais existé et des passés qui auraient pu être. »

Cinq grands chapitres pour ce volume aux illustrations somptueuses. « Art et réalisation » tout d’abord, avec à la fois de très riches exemples et des modèles plus simples et facilement réalisables. Pas besoin de se plonger comme Libby Bulloff ou Stephen Robinson dans les techniques au collodion humide des années 1850 ou la photographie sur plaque d’étain, pas besoin de savoir souder et forger des pièces issues du recyclage comme le fait le fantastique Jake von Slatt. Pas besoin non plus de beaucoup d’argent, comme l’expliquent James MacIntyre et Toni Green, artisans d’un fabuleux tricycle-théière-samovar fabriqué à l’aide de pièces d’occasion et de matériel de récupération. Ainsi les conseils et méthodes préconisées par Catherine Cheek pour fabriquer des magnets steampunks à l’aide de capsules et de quelques autres bricoles susciteront-ils sans doute des envies faciles à concrétiser. Un art du « Do it yourself » à la frontière de la récupération, de l’autodidactisme et de l’inventivité qui pourra être une première étape pour « développer ses compétences rétro » avant de se lancer dans les cartes de vœux en collage avec support en suivant les indications de Ramona Szczerba … en espérant être un jour capable de suivre les traces de William Francis et Adrian Allen, créateurs d’un fantastique planétaire à vapeur.

« Le steampunk peut être grandiose ou discret. Il peut être kitsch, gothique, surréaliste et fantaisiste. Malgré les clichés, il offre une palette de couleurs qui va bien au-delà des sépias d’un Occident délavé.  »

Le second chapitre, « Design steampunk : mode, architecture et intérieurs » voit par définition plus grand. Défilés de mode, créateurs célèbres, garde-robes originales sont au rendez-vous. Décoration intérieure, design industriel, éclairages originaux tissu, métal, cuir, bois, plomberies apparentes, lumière liquide de Tanya Clarke, bars et torréfacteurs « steam » permettent eux aussi de rappeler l’éclectisme propre au genre Entre entreprises spécialisées et « Do it Yourself », une palette sans fin d’approches permettant de remettre au goût du jour, après la mode des intérieurs aux apparences aseptisées de blocs opératoires, le goût du détail et du véritable artisanat. On trouvera dans ce chapitre beaucoup d’exemples mais aussi l’aspect « pratique » du manuel avec des conseils de designers pour trouver l’inspiration et maîtriser les techniques, ou encore la manière de réaliser une veste steampunk avec des matériaux de récupération.

« La vie des pauvres, des colonisés et des étrangers dans un monde où se croisent automates, magie crowleyienne et lutte des classes. Je voudrais que le steampunk traîne plus souvent ses guêtres de ce côté-là. » (Jacques Barcia)

Le troisième chapitre, « Steampunk et narration », rappelle que le steampunk est avant tout une « force narrative » née, pour reprendre les mots de Lavie Tidhar, à la fois de la fascination pour la littérature du XIXème siècle et du fait de savoir que c’était une époque horrible.

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Une littérature ludique mais mûre, à l’inverse de l’impression que peuvent donner ses déclinaisons purement commerciales. Pouvoir révélateur, pouvoir allégorique, mais aussi tendances englobantes (ouverture du genre vers des univers nouveaux et tendance à inclure en son sein des ouvrages largement antérieurs à sa naissance) pour ce genre né dans les années quatre-vingt. Narration romanesque, mais aussi de « graphic novel » ou jeu de rôle, qui ne demande qu’à être enrichie par de nouveaux auteurs, et de nouveaux acteurs. C’est en ce sens que revient la méthode « Do it yourself », avec les objets comme vecteurs de narration, nourrissant, et enrichissant la fiction comme les machines magnifiques – et parfaitement insensées – de Jake von Slatt, en accord avec un Mark Cordory pour qui l’aspect esthétique est « à la fois invention et fonction » Aucun doute là-dessus : avoir chez soi un inhibiteur chronoclasmique et un simulateur de sommeil ne peut qu’augmenter votre créativité littéraire – surtout si vous les avez fabriqués de vos propres mains. Et si cela ne suffit pas, ce riche chapitre vous apprendra à illustrer une histoire steampunk, à « faire vos devoirs » d’auteur steampunk, et vous donnera les recettes qu’utilisent des auteurs comme Karin Lowachee ou Maurice Broaddus pour améliorer leur propre travail.

« La musique steampunk est avant tout une toile sonore pour des mondes fictifs »

Dans le quatrième chapitre, «  Musique et spectacles steampunk  », nous retrouvons les mêmes lignes directrices, le même constat qui sous-tend la narration : l’artiste y exprime sa vision d’un univers uchronique ou d’un futur improbable. Ce n’est donc pas seulement à la découverte de monde sonores que nous invite ce chapitre, mais à celle des mondes créés de toutes pièces comme celui du groupe musical « Unextraordinary Gentlemen » ou de nombreuses troupes de spectacle. N’oublions toutefois pas le but premier du « Manuel steampunk » : conseils de musiciens et d’artistes, invitation à l’art de la percussion avec des objets trouvés, méthode pour construire une boîte à os et un canjo avec des éléments improbables, et autres informations précieuses pour ceux qui voudraient faire du steampunk un art scénique.

«  Si j’avais le temps et les moyens financiers, je construirais ma version du Nautilus, du capitaine Nemo. C’est un projet énorme, fou et utopique.  »

Dernier chapitre, « Fantaisies rétrofuturistes et rêves steampunks » collige les idées des artistes de tous horizons sur leurs désirs les plus fous, sur les œuvres qu’ils souhaiteraient réaliser s’ils n’étaient limités ni par le temps, ni par les moyens, comme si les créations steampunk existantes ne recelaient pas encore une part suffisante de démence. Projets esthétiques, architecturaux, picturaux, mécaniques, cinématographiques et littéraires… ainsi « Le Manuel Steampunk », qui partait d’une invitation à concrétiser des rêves, se referme-t-il sur de nouvelles et fabuleuses invitations aux songes.

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« Si vous lisez cet ouvrage avec des lunettes de protection et de rouages dans les poches, vous abusez peut-être des clichés. »

Des rêves, ce « Manuel steampunk  » en renferme, mais aussi des réflexions sur le genre. Un genre en constante évolution au sein duquel de nombreux auteurs militent pour l’ouverture à de nouvelles influences, notamment les cultures autres qu’anglo-saxonnes, mais aussi un genre en constante réflexion sur lui-même, et conscient de manière aigue du fait que le côté clinquant du steampunk ne peut à terme que l’appauvrir.

Ce « Manuel steampunk  » n’est donc pas seulement un traité pratique, mais aussi un manifeste esthétique et un essai de définition des champs et les limites d’un genre parfois galvaudé, mais toujours foisonnant et en constante évolution.

Ce foisonnement ne pouvait aller sans illustrations, qui sont un autre point fort de ce volume : sur un très beau papier glacé, ce sont des dizaines et des dizaines de reproductions de gravures, de plans, de schémas, de dessins au trait, de peintures, d’affiches, de couvertures de livres tout autant que de photographies d’artistes, de costumes, d’intérieurs, d’ateliers ou d’objets inclassables qui témoignent de l’extraordinaire richesse du genre.

Le volume est complété par une très brève biographie des auteurs, une liste détaillée des crédits d’image, et surtout un fort utile index à la fois des noms propres et des objets qui contribue à faire de ce « Manuel Steampunk » non seulement un guide pratique et un très beau livre, mais aussi un ouvrage de référence.

«  Les lunettes et les rouages sont devenus indissociables du steampunk. Ils indiquent que nous plongeons dans un occident sauvage rempli de Zeppelins et de machines. »

Notons pour finir que si le contenu du « Manuel Steampunk  » peut se définir comme « classieux », l’écrin ne l’est pas moins. On jugera la couverture ci-contre, une très belle présentation à l’ancienne avec bandeaux et liserés or vieilli sur fond de vert anglais subtilement terni. Reliure véritable, magnifiques contreplats de couverture couleur bronze à motifs sinueux, gouttière, tranche supérieure et tranche de queue dorées concourent à faire de cet objet-livre une pleine réussite et un ouvrage pour collectionneurs.


Le Manuel steampunk (The Steampunk User’s Manual, 2014)
- Auteur : Jeff VanderMeer et Desirina Boskovich
- Traduction de l’anglais (États-Unis) : Olivier Debernnard
- Couverture : Gale, Smith / Abrams Image
- Éditeur : Bragelonne
- Site Internet : page roman (site éditeur)
- Pagination : 255 pages couleur
- Format : 18,5 cm x 26 cm
- Dépôt légal : février 2016
- ISBN : 9782352949282
- Prix public : 30€


Un peu de steampunk sur la Yozone :
- « Steampunk ! » par Etienne Barillier
- « Anno Dracula » par Kim Newman
- « Moriarty » par Kim Newman


Illustrations © Éditions Bragelonne et ayants droits


Hilaire Alrune
5 août 2016






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