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Fille des deux rives
Ophélie Bruneau
Mythologica, roman (France), fantasy, 270 pages, avril 2015, 19€

Lors d’une soirée à l’ambassade, le jeune mage Murello ne résiste pas rabattre le caquet d’un haut prêtre étranger, Keg Aniller, qui refuse de reconnaître la magie et l’alter-monde. Pour cela, il fait remarquer d’une jeune femme de la délégation a une présence dans l’alter-monde. Que n’at-t-il pas dit ! Par sa pique, il vient de condamner Bodmaëlle Galliep, jeune et brillante exorciste, à la suspicion de tout son Ordre.
Car la jeune femme se sait innocente. Elle n’a jamais consommé d’alter-essence, cette drogue démoniaque qui permet d’user de la magie. De plus ses effets sont temporaires, alors que son état demeure. Rapatriée au siège de l’ordre, elle va subir les foudres d’Aniller, déterminé à prouver sa culpabilité, à écraser cette fille de bonne famille, quand lui a dû gravir les échelons un à un.
Pendant ce temps, Murello rumine et culpabilise. En apprenant le sort qui attend Bodmaëlle, et s’en jugeant responsable, il part sur le continent à la rescousse de la jeune exorciste. Une bonne initiative, mais faire évader quelqu’un par magie hors d’un temple d’inquisiteurs n’est peut-être pas la meilleure méthode...



Partis sur les routes, ils vont retrouver la famille de Bodmaëlle, cette dernière étant déterminée à faire la lumière sur ses origines potentiellement extra-planaires. Pendant ce temps, son ancien mentor, Neven Darbal, est sollicité pour mener les recherches visant à la retrouver. Convaincu de l’innocence de sa disciple, il va refréner les ardeur d’Aniller et tenter de ramener Bodmaëlle dans le droit chemin de l’Eglise.
Mais elle fuit son pays et son Ordre dont elle mesure de plus en plus, au contact de Murello, l’étroitesse de vue. Installée sur une île franche où l’on valorise l’étude loin du dogmatisme, Bodmaëlle va enfin trouver des réponses. Et achève de se dessiller.

« Fille des deux rives » est un étrange roman. J’ignore si l’avoir lu en numérique a ajouté à ma confusion, brouillant mes repères habituels, mais force est de constater qu’il ne nous emporte pas là où on s’y attend.
L’entame est intéressante, donnant la narration à Murello pour nous présenter « inopinément » Bodmaëlle, la véritable héroïne de cette histoire. Si tant est qu’on puisse parler d’héroïne, puisqu’elle subit une véritable descente aux enfers, accusée par son ordre, rejetée par sa famille (enfin, cela n’est pas nouveau), privée des certitudes sur lesquelles elle a bâti sa vie d’adulte...
Ma grande erreur de lecteur aura sans doute été d’attendre et d’espérer une explication à son « état », sa présence dans l’alter-monde, la raison de ses problèmes, comme finalité à ce roman. Certes, Ophélie Bruneau finit par la donner, encore est-elle aussi nébuleuse pour Bodmaëlle que pour nous. Mais ce n’est pas là l’intérêt, et on finit par s’en douter un peu, tandis que les pages défilent, que tous se demandent « comment elle fait » (pour rester dans l’altermonde, pour être une démone, etc), alors que nous autres, lecteurs, avons le titre du livre pour preuve d’un simple état de fait.

« Fille des deux rives » est en fait la description d’un effondrement et d’une reconstruction. Bodmaëlle, rejetée (par sa famille, certains de son ordre) malgré ses capacités, est mise à nu, humiliée, bafouée par sa propre société et sa propre foi, qui ne supportent pas l’une et l’autre ce qu’elle est (une « impure », mais surtout une femme qui s’est hissée haut). Ophélie Bruneau fait le procès des théocraties et des patriarcats, et ne fait pas dans la dentelle, puisque même le mentor Darbal sombrera dans cette folie destructrice.
Pour se reconstruire, la jeune femme doit fuir, et cette fuite se fait avec un homme d’une autre culture, qui ne connaît pas le sexisme, et dont le métier (mage) fait de lui aussi un paria dans le pays de Bodmaëlle. Bref, deux marginaux pour ces bien-pensants. En fait, deux représentants de la liberté. Et la liberté va de pair avec la connaissance, une denrée bien plus accessible sur l’île indépendante où ils vont trouver refuge que sur le continent. Un lieu où Bodmaëlle trouvera les réponses au mystère de sa naissance, qui a coûté cher à sa famille, mais où elle deviendra également une autre personne, abandonnant le célibat clérical pour les joies de l’amour, cédant enfin aux arguments développés depuis le début par ce bon vivant de Murello (qui ne récoltera pas les fruits de son travail, hélas pour lui...). Bref, elle va enfin sortir des carcans (familiaux puis religieux) pour vivre sa vie.

Si l’intrigue fait montre de quelques rebondissements, ne vous attendez à rien de surnaturel, puisque sous ce monde où la magie est plutôt mal acceptée, l’auteure interroge les âmes, les personnalités : ce sont les réactions, très humaines (dans le meilleur et le pire sens du terme) qui vont guider cette histoire. Certains au premier abord peu engageants en sortiront grandis, d’autres (comme Keg Aniller) ne se hisseront jamais au-dessus de la boue initiale, enfin quelques-uns chuteront douloureusement. La soif de richesse, de pouvoir et toutes autres ambitions de possession seront fatales.

J’ai cru comprendre qu’un prochain roman nous plongera dans le même univers, et éclaircirait un peu plus les origines de Bodmaëlle. D’ici là, « Fille des deux rives », si l’on fait fi de ses éléments « surnaturels », est un récit complet et prenant, un refus vibrant de l’oppression masculine ou sociale.


Titre : Fille des deux rives
Auteur : Ophélie Bruneau
Couverture : Ophélie Bruneau
Éditeur : Mythologica
Collection : Fantasy
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 270
Format (en cm) : 22 x 15 x 2
Dépôt légal : avril 2015
ISBN : 9791093004495
Prix : 19 €
- version numérique :
Site Internet : page roman
Format : epub
Prix : 4,99 €



Nicolas Soffray
15 avril 2016






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